Voyager dans le temps et dans sa propre ville

Un bar ou un banc de parc ou une rue ne sont jamais qu’une série d’expériences douloureuses ou jouissives, banales ou épiphaniques, que la rencontre d’un autre bar, d’un autre parc ou d’une autre rue pourront revivifier.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Un bar ou un banc de parc ou une rue ne sont jamais qu’une série d’expériences douloureuses ou jouissives, banales ou épiphaniques, que la rencontre d’un autre bar, d’un autre parc ou d’une autre rue pourront revivifier.

Selon les pages « art de vivre » de certains journaux, il n’y aurait désormais rien de plus chic que de voyager dans sa propre ville et de se perdre dans ce quartier voisin du sien où l’on ne met jamais les pieds.

Les faiseurs de tendances s’inspireraient-ils désormais de ce qui se trame chez les littéraires, plus précisément du côté de la géopoétique, « ce champ de recherche et de création inédit en Amérique du Nord [qui] tente d’ouvrir un nouvel espace culturel fondé sur le rapport à la Terre » ?

En 2017, Hector Ruiz proposait à six collègues d’explorer le recoin de leur choix du Plateau Mont-Royal, salutaire façon de rappeler que, même si la langue est le matériau premier du poète, le poète ne peut échapper au monde qui l’entoure.

« S’abandonner aux lieux ne va pas toujours de soi, même si c’est une démarche nécessaire », écrit ce disciple de la géopoétique, en prenant le contre-pied d’une idée reçue voulant que la poésie ne suppose qu’une prospection de ses entrailles et des bibittes qui y fourmillent.

Les comptes rendus de ces déambulations colligés dans Délier les lieux tissent ainsi d’abord une réflexion sur la mémoire, toujours ici indissociable d’un espace-temps pouvant se courber l’instant d’une conversation avec la serveuse des Verres stérilisés, d’une marche dans ces ruelles où les années se sédimentent ou d’une séance de bouquinage à L’Échange.

« Les murs aveugles / en porte-voix / épellent les noms / des chats perdus sur les poteaux. // Les lieux qui nous ont brisés ont tous la même lumière », observe très joliment Geneviève Nugent dans un des textes disant le mieux comment se promener à travers une ville, c’est toujours se promener à travers nos souvenirs.

Un bar ou un banc de parc ou une rue ne sont jamais qu’une série d’expériences douloureuses ou jouissives, banales ou épiphaniques, que la rencontre d’un autre bar, d’un autre parc ou d’une autre rue pourront revivifier. Voilà un grand enchantement. Voilà une grande tragédie.

Délier les lieux

★★★ 1/2

Sous la direction de Hector Ruiz, Triptyque, Montréal, 2018, 100 pages