Sébastien B. Gagnon, changer la grande architecture de nos vies

Sébastien B. Gagnon évoque l’inventivité de l’urbanisme citoyen, plus précisément le «placemaking» pensé par l’Américain Fred Kent, et grâce auquel des places publiques éphémères (ou pas) bourgeonnent partout en Occident.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Sébastien B. Gagnon évoque l’inventivité de l’urbanisme citoyen, plus précisément le «placemaking» pensé par l’Américain Fred Kent, et grâce auquel des places publiques éphémères (ou pas) bourgeonnent partout en Occident.

De l’autre côté de la fiction. Dernière escale des rencontres du Devoir avec des écrivains gagnant leur croûte dans des boulots plutôt éloignés de la littérature. En apparence.

« Il faut que les gens se réapproprient l’architecture », lance Sébastien B. Gagnon dans une des multiples fougueuses envolées qui ponctueront notre conversation. C’est que pour le poète, l’architecture devrait être portée par « un désir de réellement changer des choses dans la grande architecture de nos vies ». Gros programme ? Beau programme.

« L’architecture, c’est encore tout un charabia qui est laissé à des professionnels et ça n’a pas de sens, ce n’est pas normal », poursuit celui qui recevait l’an dernier le Prix des libraires du Québec dans la catégorie poésie pour Mèche (L’Oie de Cravan) et qui oeuvre en tant que chargé de projets en architecture chez Provencher_Roy.

« Parce que je suis technologue en architecture, et pas architecte, je me fais parfois regarder de haut par des gens qui sortent de l’école. Et je me fais un plaisir de les ramener sur Terre en leur demandant : “Est-ce que vous voulez vraiment avoir cette attitude-là ? Vous pensez vraiment que l’architecture, c’est un art bourgeois, au-dessus du monde ?” Ben non ! Il faut que l’architecture revire tout à l’envers. »

Revirer tout à l’envers comment ? Sébastien évoque l’inventivité de l’urbanisme citoyen, plus précisément le placemaking pensé par l’Américain Fred Kent, et grâce auquel des places publiques éphémères (ou pas) bourgeonnent partout dans les grandes villes d’Occident. « Ce que je voudrais, c’est qu’on puisse appliquer ces idées-là au bâti, qu’on revienne aux situationnistes et aux beaux rêves des années 1960. Guy Debord, c’est d’abord un poète qui critique dans ses premiers écrits Le Corbusier et son fonctionnalisme. Debord parle d’urbanisme unitaire, dénué de ces non-lieux où on est seulement de passage, comme les TGV, ou nos autoroutes au Québec. »

C’est quoi le problème avec nos belles autoroutes ? « C’est que ce sont des non-lieux, les autoroutes québécoises ! On n’y vit rien. On ne passe plus par la 132 pour aller dans le Bas-du-Fleuve, parce qu’on économise 45 minutes, mais ce qu’on perd, c’est fou ! Ce qu’on perd, c’est une expérience du territoire, c’est des rencontres possibles, un dépaysement, c’est faire des découvertes, vivre des émotions, perdre du temps. » Mais qui, en 2018, souhaite encore perdre du temps, même dans l’espoir que la vie, la vraie, celle que l’on ne prévoit pas, s’en empare ?

Du sable à travers les roches

Sébastien B. Gagnon grandit à Saint-Fabien, près de Rimouski. Malgré l’attirance qu’exerce sur lui la vie d’artiste, ses parents l’orientent vers une job qui lui permettra plus sûrement de payer ses comptes. « Ils m’ont dit : “Après, quand tu auras réglé ça, tu pourras mettre du sable à travers les roches, pour remplir ton bocal”. »

Photo: Catherine Legault Le Devoir Pour le poète, l’architecture devrait être portée par «un désir de réellement changer des choses dans la grande architecture de nos vies».

L’auteur de 39 ans tente aussi, humblement, de mettre du sable dans l’engrenage du monde de l’architecture, ne serait-ce qu’en résistant le plus possible à l’aplanissement et à l’uniformisation des imaginaires. « [...]mais on disait “lean” je ne comprenais pas j’entendais “rationnel” l’on me dit plus fort“lean” ou tu te tasses coupe l’on me dit “lean more” on me parla d’efficacité hypocrite et d’hypocrisie efficace », écrit-il dans un extrait inédit de Traité de démolition, un manuscrit auquel il travaille depuis 13 ans.

« Lean, c’est dans le lexique des mots qu’on emploie sans arrêt aujourd’hui en architecture », explique celui qui signait en 2012 Revolt and disgust poems mostly written in english by an indépendantiste (Rodrigol).

« Lean, tu ne l’apprends pas à l’école, mais c’est quelque chose qui menace le monde de l’architecture et qui empêche les architectes de faire de beaux bâtiments. Lean, c’est rendre efficace, productif, épuré. C’est se questionner sur chaque choix en se demandant : “Est-ce que c’est nécessaire d’avoir de la céramique qui coûte cher ici, ou on peut mettre de la tuile de vinyle cheap ?” L’architecte doit aujourd’hui lui-même se policer, ce qui fait que l’architecture n’est plus de la sculpture vivante dans laquelle on vit, mais de la confection de boîtes de carton. »

Le lecteur perspicace de Sébastien B. Gagnon reconnaîtrait-il sa sensibilité dans les bâtiments qu’il a contribué à mettre au monde ? « Si j’étais un starchitecte, peut-être, oui, qu’on me reconnaîtrait, mais ce n’est pas le cas. Comme je m’occupe de projets sociaux, communautaires et hospitaliers, ce que j’exprime de personnel, je l’exprime à travers le rapport que j’ai avec les gens. Tu vois, j’étais aujourd’hui à l’Hôpital du Haut-Richelieu et je suis tellement content de pouvoir aider au réaménagement d’une unité de dialyse, d’être celui qui réunit tout le monde pour qu’on réfléchisse à ce qu’on va créer. »

La beauté des églises en ruines

Sébastien B. Gagnon sait que ses idéaux situationnistes ne trouveront sans doute pas demain matin des adhérents enthousiastes auprès de nos décideurs obnubilés par l’efficience (c’est sans doute le mot étrange qu’ils emploieraient, d’ailleurs). Un certain discours sur la beauté devant retrouver ses droits au coeur de nos villes s’impose malgré tout depuis quelques années, entre autres grâce à l’architecte Pierre Thibault et à son essai Et si la beauté rendait heureux.

« Il n’a pas tort, Pierre Thibault, mais la beauté, c’est subjectif, précise le poète. Ce n’est pas tout le monde qui trouve la même chose belle. La laideur, ça peut être beau. Quand on se demande quoi faire avec certaines églises pour les préserver, on ne pense jamais qu’on pourrait aussi les laisser en ruines. Est-ce que ce ne serait pas beau, une ruine d’église au milieu d’un village, avec un skate park à côté ? Il y aurait une beauté du geste là-dedans, quelque chose de prenant, de fou, de poétique. »