Un peu de poésie avant l’Apocalypse?

Jeanne Moreau sur le plateau d’«Eva», en 1961. Le recueil «Jeanne forever» brosse le portrait de l’actrice à travers ses différentes incarnations à l’écran.
Photo: Archives Agence France-Presse Jeanne Moreau sur le plateau d’«Eva», en 1961. Le recueil «Jeanne forever» brosse le portrait de l’actrice à travers ses différentes incarnations à l’écran.

Peu importe les méchancetés et autres coups de gueule sans nuance qui pullulent sur Twitter, une phrase lumineuse y surgit aussi parfois. Le romancier québécois Sébastien La Rocque, tiens, citait récemment un vieil article de 2010 paru dans Le Monde diplomatique. « La poésie est un genre que l’on s’évertue à voir là où il n’est pas — dans un coucher de soleil, dans le slam, dans les convulsions scéniques d’un artiste — et à ne pas voir là où il se trouve : dans un tête-à-tête du poète avec la langue », observait alors l’écrivain français Jacques Roubaud.

Nous ne pourrions être plus d’accord, mais nous tenterons quand même ici, modestement, de faire mentir le pessimisme du vénérable oulipien, en célébrant quelques recueils dont nous tenions à vous parler avant qu’il soit trop tard et que la prochaine rentrée littéraire ne remette les compteurs à zéro (même si, en poésie, le temps de la lecture est toujours plus lent, et imprévisible, que celui, essoufflant, d’un cahier Lire devant aboutir à votre porte chaque samedi).

Évoquons d’abord Mireille Gagné qui, sur Twitter, a l’élégance de relayer, pour l’essentiel, des vers de ses contemporains, mais qui dans son troisième recueil, Minuit moins deux avant la fin du monde, dévoile la femme inquiète qui l’habite. Imaginée à l’Université de Chicago pendant la guerre froide, l’horloge de la fin du monde, sur laquelle minuit équivaut à la catastrophe finale, visait à prévenir une humanité historiquement aveugle à sa propre déraison contre ce qui menace de l’asphyxier. Elle affiche présentement 23 h 58.

Inspirée par cette horloge, la poésie dystopique de Gagné se déploie, elle, surtout comme une mise en garde contre les petites démissions du quotidien permettant à la fin du monde de se faufiler jusque dans nos journées. Et si l’Apocalypse se terrait, astucieuse, dans chacune de nos lâchetés ? Et si l’Apocalypse, c’était maintenant ? « Dans son enclos au bureau / il espère trouver la clé / pour ouvrir les fenêtres // sur ses bras il le sent / des feuilles sont sur le point d’éclore », écrit-elle, en cherchant le moindre signe qui lui permettrait de nourrir l’espoir.

Pas tellement plus guillerette, Catherine Harton répète comme un leitmotiv les mots « géotropisme noir » afin de désigner cette violence qui sommeille en nous et qui exerce sans cesse son pouvoir d’attraction, malgré les leçons de l’Histoire. De retour à la poésie après la parution du recueil de nouvelles Traité des peaux (Marchand de feuilles), elle retrouve dans Les ordres de la nuit sa voix grave et enténébrée afin de rendre hommage au peintre allemand Anselm Kiefer, dont l’oeuvre aura constamment rappelé qu’il ne suffit pas de nier l’existence du fascisme pour qu’il disparaisse. « [I]l est seul face à la mémoire du trop de sang / il accueille le savant détail des guerres : nous-mêmes », observe-t-elle. « Le savant détail des guerres : nous-mêmes » : nous aurions sans doute intérêt à prendre des notes.

La fin d’un monde

La fin du monde, c’est aussi parfois la fin d’un monde. Celle qui vous a donné naissance décline à vue d’oeil et emporte avec elle une part de vous-mêmes.

Nous savions déjà que la poésie ne se trouvait pas que dans les grands sentiments, mais nous ne soupçonnions pas cette pudique poésie que recèle le carnet de comptes de la maman d’Alain Larose, qu’il dépouille dans La chanson de ma mère, son deuxième livre. Ce n’est pas grand-chose et, pourtant, tout y est : « 13 septembre 65 // Salaire 41,03 $ // pension 10,00 / dîme 3,00 / cartes de Noël 3,00 / housse à vêtements 3,00 / cadeaux à maman 10,00 ».

Si le petit rien sublimé est devenu sous l’influence de Patrice Desbiens le pain et le beurre de beaucoup de poètes, Larose, lui, s’arrache à l’ombre de l’homme invisible en refusant en toutes circonstances d’écrire comme on sort des lapins de son chapeau.

Pas question de faire le smatte : sa mère mourra bientôt, mais rien n’appelle les épanchements. L’air qu’il entonne est un blues simple, intime, de la vie autant que de la mort, sans pathos. Le recueillement est ici une forme d’attention au temps qui se dilate, alors qu’il n’en reste plus beaucoup. « Au bout / d’un corridor / où / les / heures / s’empilent / comme / de la / vaisselle / sale // la vie s’écoule / lentement / dans un lit / mouillé de peur / et d’oubli ».

Loin de la modestie formelle de Larose, le grand François Charron demeure dans L’herbe pousse et les dieux meurent vite le maître de la rupture de ton inattendue, du vers qui se désavoue en cours de route (et qui s’autodétruira peut-être après que vous l’aurez lu), de la phrase dont on ne saurait dire si elle appartient à l’ironie ou à la sincérité. « J’écris la vérité et elle me tue », annonce-t-il, en s’adressant (peut-être) à tous ces chercheurs de certitudes qui peuplent nos télés, nos radios et nos journaux.

La vérité, bien sûr, ne peut se trouver qu’au fond de soi, et encore. Se pourrait-il qu’elle n’existe tout simplement pas ? Le poids du doute, envers ce qu’il perçoit comme envers lui-même, est chez Charron proportionnel à celui de son oeuvre d’une quarantaine de titres. « Déprimé, Jean Le Maigre entre en lui-même. / Il ne rencontre personne pendant des heures. // Là où s’achèvent brusquement le périmètre certain / et les politiciens qui ont trouvé la réponse ».

Jeanne et l’éclair

Un recueil de poèmes entièrement consacré à tracer le portrait de Jeanne Moreau et des différentes femmes qu’elle a été à l’écran ? Le projet singulier ne serait qu’amusant si Stéphanie Filion et Valérie Forgues ne transformaient pas, dans Jeanne forever, ce prétexte en ode à la réinvention constante de soi, malgré les contraintes indéniables d’une société où pareille indocilité demande un certain courage. Il faut refuser de se fondre dans le paysage et résister, même au risque de passer pour folle, comme la Catherine de Jules et Jim, celle qui « aime l’un l’autre la liberté / la mort cachée sous ses robes ». C’est exquis.

Mot de la fin ? Revenons à Mireille Gagné. « Un jour quelqu’un lui a dit : / il faut faire attention / madame / les éclairs émanent parfois de l 'intérieur. » Même si nous avons horreur des déclarations sentencieuses, permettons-nous d’ajouter que les éclairs émanent aussi parfois des poèmes.


Minuit moins deux avant la fin du monde
★ ★ ★
Mireille Gagné, L’Hexagone, Montréal, 2018, 72 pages

Les ordres de la nuit
★ ★ ★  1/2
Catherine Harton, Poètes de brousse, Montréal, 2018, 56 pages

La chanson de ma mère
★ ★ ★ ★
Alain Larose, Moult éditions, Montréal, 2018, 58 pages

L’herbe pousse et les dieux meurent vite
★ ★ ★  1/2
François Charron, Les Herbes rouges, Montréal, 2018, 172 pages

Jeanne forever
★ ★ ★
Stéphanie Filion et Valérie Forgues, Le lézard amoureux, Montréal, 2018, 118 pages