«Jules et Jim, frères d’armes»: deux minutes avant l’armistice

L’auteur nous invite à regarder les guerres sous un angle différent, à fouiller l’histoire, les mémoires pour, dira-t-il, «mettre les choses en contexte».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteur nous invite à regarder les guerres sous un angle différent, à fouiller l’histoire, les mémoires pour, dira-t-il, «mettre les choses en contexte».

Féru d’histoire, porté par la volonté de raconter le passé pour mieux comprendre l’humain, Jacques Goldstyn livre un tout nouvel album dans lequel il explore avec singularité les notions de temps et de gloire.

Jules et Jim, frères d’armes,c’est l’histoire d’amitié entre deux petits garçons nés le même jour, dans le même village, mais à deux minutes d’intervalle, peut-on lire en amorce du récit. Deux minutes qui semblent anodines, mais qui, à la manière du battement d’aile du papillon, auront des conséquences immenses sur leur destin.

Inspiré par l’histoire de George Lawrence Price, dernier soldat canadien tué le 11 novembre 1918 à 10 h 58, soit deux minutes avant la cessation des combats, l’auteur et illustrateur Jacques Goldstyn, joint au téléphone par Le Devoir, explique vouloir ainsi souligner l’absurdité de cette Première Guerre mondiale.

« Deux minutes, c’est quoi ? C’est pas grand-chose. On arrive deux minutes en retard en classe et on a un papier. Ces deux minutes rejoignent en fait l’idée de la bêtise de la guerre, de ce conflit-là en particulier. Il y a eu un tel enthousiasme à y entrer. On pensait que ça allait être une guerre facile et finalement ça a été un enfer et une boucherie qui a duré pendant des années. Dans mon histoire, et bien, c’est ça. C’est l’histoire de deux camarades qui partent pour la guerre. Un peu candidement. Mais ils s’aperçoivent rapidement que c’est une catastrophe. »

Sur les champs de bataille, Jules accuse ainsi ces deux minutes de retard sur tout ce qu’il entreprend. Un délai qui lui vaut de participer à quelques tâches ingrates alors que Jim, toujours au poste à temps, est couvert de médailles et de récompenses pour sa ponctualité. L’élan de ce dernier aura toutefois pour conséquence de le précipiter vers la mort, alors que Jules pourra reprendre le chemin de la maison.

Illustration: Jacques Goldstyn Album antimilitariste, «Jules et Jim, frères d’armes» explore la notion de temps, mais aussi de gloire, la met en lumière sous un autre œil.

Lors d’une visite dans une école de Verdun, Goldstyn a d’ailleurs demandé aux élèves qui, de Jim ou de Jules, ils auraient aimé être. « Ils m’ont répondu à l’unanimité : c’est Jules bien sûr ! Parce qu’il va vivre 100 ans sûrement. Sa lenteur à la tâche, mal vue pendant la guerre, lui permet de rester en vie. »

Après le conflit et quelques errances, le survivant se fera d’ailleurs horloger. Ses horloges afficheront un retard de deux minutes, manière peut-être d’avoir une certaine emprise sur le temps, sur celui qui lui a pris son ami.

Album antimilitariste, Jules et Jim, frères d’armes explore la notion de temps, mais aussi de gloire, la met en lumière sous un autre oeil. « Dans les dernières heures de la guerre, la paix était imminente, alors les états-majors faisaient tout pour marquer des points, pour s’illustrer. Il y a des tas de généraux qui repartaient sur les champs de bataille parce qu’il fallait être là au moment où la guerre se terminerait.

Plusieurs soldats vont mourir pour servir l’idéal de ces généraux-là », raconte Goldstyn. Ainsi, dans cette matinée, après la signature de l’armistice, entre 5 h et 11 h, il y aura des milliers de morts.

« Jim aurait pu avoir la vie sauve s’il était resté dans sa tranchée. C’est donc par acte de bravoure, de bravade de la part de généraux, que les soldats sont morts. Ils voulaient se couvrir de gloire. »

L’auteur de L’arbre à gants nous invite ici à regarder ces guerres sous un angle différent, à fouiller l’histoire, les mémoires pour, dira-t-il, « mettre les choses en contexte. Pour comprendre ce qu’ont vécu ces gens-là, les soldats. Pourquoi, par exemple, certaines personnes ont-elles refusé d’aller à la guerre ? Pourquoi les Canadiens français n’étaient-ils pas enclins à y aller ? Pour certains, ils étaient des lâches, pour d’autres, ils étaient des visionnaires. L’armée canadienne était anglaise. Tout était fait à la manière britannique et on n’a jamais encouragé les Canadiens français à aller dans l’armée, alors que c’était une tradition chez les Italiens, les Britanniques par exemple ».

« Avoir du respect pour les gens qui sont tombés, c’est se souvenir d’eux et faire en sorte qu’il n’y ait plus de guerre sur la Terre. Ce serait ça, le devoir de mémoire », ajoute Goldstyn. La commémoration reste à cet effet un événement qu’il prend toujours avec un grain de sel.

La soif de gloire

« En France, en Allemagne, en Italie, quand on commémore la Première Guerre, il y a une petite gêne parce qu’on se dit : “Mais quelle bêtise, quelle boucherie ça a été !” Alors que les Canadiens anglais ne sont pas au même diapason. Ils associent ça plutôt au devoir, à une certaine forme de chevalerie, d’honneur. »

La soif de gloire entretenue pendant la guerre n’a bien sûr pu être sanctionnée après, raconte l’auteur. « Il fallait montrer qu’on avait pris les bonnes décisions qu’on avait été victorieux, et que les généraux étaient des héros. Il y a une espèce d’usurpation du mensonge qui s’est propagé avec les années autour de ça. C’est ça qu’il faut souligner aujourd’hui, c’est la bêtise. Le 11 novembre prochain, est-ce que je vais porter un coquelicot ? Je vais avoir une pensée pour ces malheureux, mais surtout je vais penser à l’absurdité… »

Jules et Jim, frères d’armes

Jacques Goldstyn, Bayard Canada, Montréal, 2018, 64 pages