«Mémoires I et II»: Simone de Beauvoir, sa vie, son œuvre

Sa vie, Simone de Beauvoir (ici en 1983) en a fait la matière d’une partie importante de son œuvre.
Photo: STF Agence France-Presse Sa vie, Simone de Beauvoir (ici en 1983) en a fait la matière d’une partie importante de son œuvre.

Elle avait 18 ans lorsqu’elle a commencé à tenir son journal intime. Sa vie, Simone de Beauvoir en a fait la matière d’une partie importante de son œuvre. « Je ne préjuge de rien, écrit-elle, sinon que toute vérité peut intéresser et servir. »

Ayant grandi au sein d’une famille bourgeoise désargentée, le « Castor », comme se sont mis à l’appeler ses amis (Beauvoir, beaver), a aussi tout fait pour échapper aux chemins tracés d’avance et contrôler sa propre destinée.

Des années plus tard, sa curiosité insatiable, son anticonformisme et son infatigable énergie semblent n’avoir jamais fléchi. Et lorsque Simone de Beauvoir prend la plume pour se raconter, à la fin des années 1950, avec moult points-virgules, elle souhaitait relater d’abord l’histoire de la découverte de sa vocation d’écrivaine et la manière dont elle s’est incarnée. Un pari plus que réussi.

Mais c’est aussi à une traversée du siècle que l’auteure du Deuxième sexe nous convie. Des Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), en passant par La force de l’âge (1960) et La force des choses (1963), jusqu’à Une mort très douce (1964), Tout compte fait (1972) et La cérémonie des adieux (1981), les six ouvrages repris aujourd’hui en deux volumes de La Pléiade couvrent toute l’existence de Beauvoir, de sa naissance en 1908 jusqu’à la mort de Sartre en 1980.

Avec Le deuxième sexe, paru en 1949, nombreux sont les lecteurs qui estiment qu’il s’agit peut-être du meilleur de son œuvre — les romans semblent d’ailleurs avoir mal vieilli. À la croisée de l’autobiographie et des mémoires — elle emploie tour à tour les deux termes dans son œuvre —, Simone de Beauvoir y joue aussi au témoin de l’Histoire : la drôle de guerre, l’Occupation, les mouvements de décolonisation, les débats sociaux ou politiques de son époque, la vie culturelle. « Impossible de faire la lumière sur sa vie sans éclairer, ici et là, celle des autres », écrit-elle.

Il y est largement question de Jean-Paul Sartre, bien sûr, et de leur « radicale entente ». De leur révolte et de leur désir fou et juvénile de réinventer le monde. « La société, sous sa forme actuelle, nous étions contre ; mais cet antagonisme n’avait rien de morose : il impliquait un robuste optimisme. L’homme était à recréer et cette invention serait en partie notre œuvre. » Une réalisation qui passait, bien entendu, par le projet obstiné d’écrire des livres.

« Pourquoi suis-je moi ? » se demandait-elle encore avec étonnement dans Tout compte fait, presque au terme de sa vie. Derrière l’anecdote, ces milliers de pages au style à la fois sec et généreux nous montrent par l’exemple comment conquérir sa liberté et comment en faire ensuite le meilleur usage possible.

Comment, en somme, construire sa vie comme l’on construit son œuvre.

Extrait de «La force des choses», tome 1

« Nous étions libérés. Dans les rues, les enfants chantaient : Nous ne les reverrons plus / C’est fini, ils sont foutus. Et je me répétais : c’est fini, c’est fini. C’est fini : tout commence. Walberg, l’ami américain des Leiris, nous promena en jeep dans la banlieue : c’était la première fois depuis des années que je roulais en auto. De nouveau, je flânai après minuit dans la douceur de septembre ; les bistrots fermaient de bonne heure, mais quand nous quittions la terrasse de la Rhumerie ou ce petit enfer rouge et fumeux, le Montana, nous avions les trottoirs, les bancs, les chaussées. »

Mémoires I et II

★★★★

Simone de Beauvoir, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », Paris, 2018, 1584 pages et 1696 pages