«Baie-des-Corbeaux»: une histoire de sorcellerie et immortalité

Mère et fils campent un récit dans l’univers des fantômes.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Mère et fils campent un récit dans l’univers des fantômes.

Afin de mettre fin paisiblement à la rédaction de son roman, Marie-Ève a l’idée de louer une vieille maison à la campagne. Mais pour son fils Théo, Baie-des-Corbeaux n’a absolument rien d’une destination rêvée. Bourru, l’adolescent n’a toutefois d’autre choix que de se résigner et d’accepter son sort. En compagnie de son cousin Nicolas, il découvre les lieux, sa chambre et surtout, au plafond de celle-ci, une trappe cadenassée. Bien sûr, ils franchissent l’interdit. Croyant mettre le pied dans ce qui ressemble à un atelier de peintre, ils font indirectement la rencontre du sorcier Lazare Kalt, de son passé et surtout de sa soif d’éternité.

Mêlant habilement enquête, suspense et effets fantastiques, Sonia Sarfati livre avec Baie-des-Corbeaux, son nouveau roman illustré par son fils aîné, Jared Karnas. La journaliste et auteure semble d’ailleurs prendre plaisir à travailler avec ses fils, elle qui a déjà signé quelques titres en collaboration avec son cadet, Lou Victor — on se souvient notamment de cette histoire de justiciers dans Quatre contre les loups aux Éditions de l’Homme — et autant avec son aîné, Jared, notamment Les trois grands Cauchon paru chez Québec Amérique.

Campé en pleine campagne, le livre investit ainsi l’univers des fantômes, de la sorcellerie, des luttes entre le Bien et le Mal. La vieille maison de « pierres grisâtres », hantée par un être maléfique devient un personnage à part entière, laissant deviner des espaces secrets comme autant de lieux propices à entretenir le suspense et à permettre la rencontre de tous les personnages.

Elle devient aussi une maison crainte par les villageois qui connaissent son passé trouble et celui des Kalt, ses mystérieux anciens propriétaires. Le trait fin et détaillé de Jared — qui rappelle à certains égards celui de l’illustrateur anglais Chris Riddell — crée par ailleurs une atmosphère inquiétante qui colle au récit.

Comme au cinéma

Sonia Sarfati a le sens du rythme, du récit, des dialogues. Elle ouvre le roman sur cette idée de vacances paisibles, puis sème des indices qui semblent anodins, tisse habilement les fils qui permettront aux personnages non seulement de prendre du corps, mais aussi de nous mener habilement vers une lutte sans merci entre Kalt et Audrey-Anne, digne descendante d’Alita la Rouge, ex-épouse de Lazare.

Rien n’est laissé au hasard dans ce suspense qui fourmille de détails, de va-et-vient entre le passé et le présent, de liens entre les fantômes et les vivants. Imaginé en amont par Sonia Sarfati, en collaboration avec notre collègue François Lévesque, journaliste au Devoir, ce suspense fantastique, teinté de quelques gouttes de sang, offre un véritable crescendo de sensations.

Depuis la découverte du tableau mystérieux jusqu’à la bagarre entre les sorciers, qui projette la sorcière Rouge « à l’autre bout de la pièce, où elle [s’écrase] contre les étagères dont le contenu [tombe] sur elle », l’écriture reste cinématographique et nous plonge la tête la première dans cette intrigue, qui laisse entrevoir un deuxième tome. Après tout, les personnages ont encore quelques semaines de vacances et, à la suite de ces moments intenses, ils sont blindés pour accueillir d’autres spectres.

Extrait de «Baie-des-Corbeaux»

« Le bruit, bien que léger, le fit sursauter. Scratch, scratch… Nicolas avait raison, ce devait être des souris. Théo allait leur jouer un tour en frappant sur le mur […] Sauf qu’une surprise l’attendait. Le bruit semblait provenir du tableau lui-même. On aurait dit que quelque chose se trouvait DANS la toile et la grattait de l’intérieur […] le garçon toucha la toile, la tachant du sang qui imbibait le bandage, et…– Aïe !!! Cette fois, il hurla en retirant promptement sa main. Le contact avec le tableau lui avait donné l’impression de toucher un rond de cuisinière chauffé à blanc. Il examina son pansement et grimaça. La tache de sang avait grossi. Il fit bouger ses doigts. Tout semblait normal. D’ailleurs, la douleur s’estompait déjà. Le grattement, par contre, avait gagné en intensité. »

Baie-des-Corbeaux

★★★★

Sonia Sarfati et Jared Karnas, La courte échelle, 2018, 240 pages