Hervé Tullet et l’enfance de l’art, en livres

L'auteur Hervé Tullet a notamment accepté d’être le sujet de la websérie «L’expo idéale», réalisée par Vali Fugulin, qui sera à l’automne diffusée sur Bayam et sur le site de l’auteur.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir L'auteur Hervé Tullet a notamment accepté d’être le sujet de la websérie «L’expo idéale», réalisée par Vali Fugulin, qui sera à l’automne diffusée sur Bayam et sur le site de l’auteur.

Ses livres pour les toutes petites mains commencent souvent par un point jaune. Un point tout simple, dessiné au gros marqueur. Un rond qui, lorsqu’on le touche du bout d’un petit doigt, se transforme — et hop ! magie du saut de page ! — en… un point bleu. Car les albums jeunesse d’Hervé Tullet, comme son succès de librairie Un livre (Bayard, 2010), demandent aux enfants de cliquer, frotter et secouer images et pages. Rencontre avec un auteur de livres abstraits pour enfants, qui laissent toute la place à la relation entre le minilecteur, le livre et l’enseignant. Et qui les invite, avec L’expo idéale, à sortir du cadre des pages.

La bibliographie des quelque 75 titres pour enfants signés depuis 1994 par Hervé Tullet ne se lit pas qu’avec les yeux. Au contraire. Il faut y aller aussi à traits de crayon, pour dessiner et redessiner, comme dans le tout neuf Points points (Bayard, en librairie le 5 juillet). D’autres fois, il faut suivre une ligne du bout des doigts sur des parcours semés de surprises à chaque saut de page (Jeu de piste, Phaidon, 2015). Ou glisser dans un trou de la couverture un doigt, où on a tracé deux yeux et un sourire, afin que le livre devienne castelet et le doigt marionnette vivante. Car comme auteur, ce Français d’origine cherche à chaque nouveau titre l’engagement du petit lecteur, l’interaction et l’interactivité.

Interactivité. Il déteste ce mot. « Ça fait tellement technologie. J’appelle ça « dialogue ». Un livre, je ne l’ai pas appelé comme ça par hasard ; c’était un engagement pour le livre dans un moment où tout le monde avait peur pour sa mort », explique Hervé Tullet en entrevue au Devoir. « Un engagement pour le livre, pour son accès, pour sa traduction par un enseignant. » Un engagement contagieux : ses bouquins ont été traduits en quarante langues. Un livre s’est vendu, tous langages confondus, à quelque 2 millions d’exemplaires. Le voilà réédité, en petit format cartonné pour les minipinces.

Les bases d'une «expo idéale» selon Hervé Tullet

 

Fonction du livre et de l’auteur

Hervé Tullet est arrivé au livre jeunesse un peu par hasard. « Mais je crois que le fait d’aller dans des écoles et des banlieues défavorisées a un peu fixé quelque chose, et résonné dans moi. Je me suis senti utile ; j’ai senti que la création pouvait être utile et j’ai eu une espèce de vision très claire de donner de la création. En voulant chercher d’autres limites que celles qui existaient en littérature jeunesse, j’ai eu une sorte d’intuition que les gens qui faisaient ce travail — bibliothécaires, travailleurs sociaux, enseignants, ces lecteurs aguerris… — avaient besoin de matière, de nourriture nouvelles, autres. »

Il s’est donc mis à l’abstraction-création pour tout-petits. Place à des point et ligne sur plan. Peu de personnages, et si oui, comme Turlutu, composé de presque rien. Pas de narration. Et au fil du temps, de moins en moins de mots même, peut-être quelques consignes tout au plus, pour en jouer, les écouter, les détourner. « Ça s’est fait petit à petit, mais dès le premier livre, et c’est un peu le mystère, j’ai senti que dans le fait de tourner la page, de créer des surprises, il y avait un dialogue qui s’instaurerait à trois, entre le livre, l’enfant et l’adulte. Petit à petit, c’est devenu moi, le groupe d’enfants, les enseignants. Je l’ai vu. Que j’étais une force de proposition pour l’un et pour l’autre. »

Je ne suis ni un spécialiste de la littérature jeunesse ni spécialement intéressé par elle ; en revanche, je suis intéressé par l’art en général. Mon travail est un espèce de pont entre l’art et l’enfant, qui a été peu abordée.

 

Miniatures

Le sexagénaire donne aussi des ateliers. Pour cinquante enfants et parents à la fois, comme au Livart le 24 juin dernier, où l’on a vu une conteuse de rue pleurer d’émotion devant l’auteur au travail. Ou pour mille participants, comme au musée Guggenheim à New York, où l’auteur habite désormais. Un atelier qui commence par quelques lectures par Tullet de ses livres. Puis, qui le voit se transformer en chef d’orchestre pour gamins et adultes aux pinceaux, tous plantés devant un très long lé de papier vierge. « On fait un point ! » tonne doucement le Français dans un mégaphone. « On change de place. On fait un point dans un point ! On change de place ! On fait un cercle de points ! On lève son pinceau très haut ! On le lance sur le papier ! » Et les rouges, bleus et jaunes — couleurs primaires, mais aussi de prédilection — composent dans le désordre une grande et vivace fresque.

Car sa vision inclut les arts visuels et plastiques. « Je ne suis ni un spécialiste de la littérature jeunesse ni spécialement intéressé par elle ; en revanche, je suis intéressé par l’art en général. Mon travail est une espèce de pont entre l’art et l’enfant, qui a été peu abordé ; un peu, par des grands comme Enzo Mari, Bruno Munari. D’où l’envie de faire aussi des expos, de l’installation. »

C’est pour partager ses techniques, très efficaces, d’animation et de « direction de composition visuelle collective » qu’Hervé Tullet a accepté d’être le sujet de la websérie L’expo idéale, réalisée par Vali Fugulin, produite par Tobo Studio, qui sera à l’automne diffusée sur Bayam et sur le site de l’auteur. Afin qu’animateurs partout dans le monde puissent reprendre l’esprit et la manière de l’auteur. « Je vis des choses formidables le matin en ouvrant Facebook et en voyant une “Mostra pour bébés” à Venise ou un workshop à Saint-Pétersbourg. D’où L’expo idéale, aussi. Quelqu’un m’a demandé où serait ma prochaine expo, et j’ai répondu : “Partout.” Voilà. »

Partout ? Au Livart, où l’auteur en a monté une spontanée, rue Saint-Denis (jusqu’au 30 juin). Et qui pourra être refaite, en l’absence de l’artiste, dans une classe du Québec ou du Malawi, dans une bibliothèque du Danemark ou de Séoul, où s’ouvrira en juillet une Rétrospective Tullet sur 1200 pi2.

«Ça fait vivre mes livres en 3D, livres que j’ai toujours pensés comme une sorte d’installation. Et ce n’est pas un hasard, L’expo idéale, qui se démultiplie. Les espaces voués à la littérature jeunesse sont peu nombreux, faibles. En France, je me sentais limité dans les propositions, je me retrouvais vite dans une école ou une bibliothèque. J’ai aussi le sentiment de chercher et défricher des espaces. C’est un travail que je fais, qu’on voit moins. »

Et c’est l’espace qui l’appelle. Car avec le livre à venir, J’ai une idée !, qui explique aux 4 et 5 ans où l’auteur les puise, Hervé Tullet a l’impression dans le domaine du livre d’être arrivé à un moment clé. « Je ne sais pas si je peux aller plus loin. J’ai une amie critique qui l’a qualifié d’automonographie. Mon inspiration et mes envies, maintenant, ce sont des collaborations ; avec des espaces, mais aussi avec des chorégraphes, des musiciens, des gens. Que la chose que je fais ouvre vers d’autres choses. Si je la fais en petit, elle peut être faite en grand ; si je la fais en silence, elle peut être faite en musique. »


Points Points
Hervé Tullet, Bayard Jeunesse, 2018, Montréal, 140 pages, en librairie le 5 juillet

L'expo idéale
Au Livart, jusqu’au 30 juin