L’écrivain au travail: Pascal Girard, entre névrose et altruisme

Pascal Girard travaille à temps partiel au sein de la clinique des troubles du mouvement de l’Hôpital général de Montréal.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Pascal Girard travaille à temps partiel au sein de la clinique des troubles du mouvement de l’Hôpital général de Montréal.

De l’autre côté de la fiction. Dans les prochaines semaines, Le Devoir repart à la rencontre d’écrivains gagnant leur croûte dans des boulots plutôt éloignés de la littérature. En apparence.

Il faudra s’en souvenir. Les morceaux de vérité que sème un auteur dans ses livres ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Vous pensiez comme nous que le passé de ferblantier de Pascal Girard, auquel il décoche un clin d’œil dans La collectionneuse (La Pastèque), tenait de l’invention pure. Ce n’est pourtant pas du tout le cas. Pascal Girard, malgré sa gueule d’intello et sa politesse de tous les instants, a bel et bien œuvré au cœur du monde rugueux de la construction.

Et ce double fatalement gauche qui hante plusieurs de ses livres à haute teneur autobiographique, lui ? Vrai ou faux ? « Je ne suis pas si pire que ça ! » s’exclame — doucement — celui à qui l’on demandait comment quelqu’un d’aussi socialement maladroit pouvait être devenu… travailleur social ! « Je ne suis pas vraiment maladroit, en fait. C’est le côté drôle que j’ai le goût de mettre en avant dans mes livres, mais je ne suis pas le plus mal pris parmi les bédéistes que je connais. »

Après une importante rupture amoureuse en 2010 (matière première de La collectionneuse), Pascal Girard transforme sa vie en vaste chantier et songe même un instant à devenir comptable. Pas question de retourner à la ferblanterie, qu’il avait délaissée afin d’accepter une résidence de création à l’étranger. Son bénévolat jadis effectué auprès de personnes âgées souffrant de cancer lui revient en tête.

« Je me disais que ça me prenait quand même quelque chose de plus stable que le dessin, mais quelque chose que j’aime. Je sais que plusieurs ont pensé que c’était strictement alimentaire, le travail social, mais je ne voudrais pas, aujourd’hui, avoir à choisir entre ça et la bande dessinée », raconte-t-il d’une voix discrète dans son bureau de l’Hôpital général de Montréal. Il y travaille à temps partiel depuis deux ans, au sein de la clinique des troubles du mouvement, auprès de patients atteints de la maladie de Parkinson ou d’autres maladies neurodégénératives.

« Quand tu fais de la bédé, t’es pogné dans tes névroses », explique l’auteur de Conventum et de Jimmy et le Bigfoot, une œuvre permettant de croire que son expérience de la névrose a quelque chose de profondément empirique. « Ton moral va tout le temps être influencé par la bonne page que t’as faite ou pas, par la mauvaise critique que t’as reçue. Rapidement, tout devient sérieux. Ici, je suis dans le concret, dans le moment présent, dans aider quelqu’un à trouver un nouveau logement parce qu’il ne peut plus payer le sien, aider quelqu’un à demeurer au travail plus longtemps. Ma job n’est pas facile, mais je n’ai souvent qu’à faire quelques téléphones ou à signer une lettre pour que ça débloque et qu’on me dise : “Merci, merci, merci !” »

Apprendre à mourir

Pascal Girard s’engage évidemment dans une relation à long terme avec ses patients atteints d’une maladie incurable, dont la condition se dégradera. Certains d’entre eux ont son âge — 36 ans —, d’autres sont plus jeunes. Certains ont comme lui un tout petit bébé à la maison.

« Je ne sais pas si je vais utiliser mon travail dans mes prochains livres, et je ne ferai certainement pas un “Pascal au travail”, mais ce que je vis ici, personne ne le vit, ou presque », observe celui qui signait cette année Ours. Brun, blanc, noir (La Pastèque), un livre documentaire pour enfants. « J’accompagne des gens dans la mort, je suis là lorsqu’ils choisissent la date où ils vont recevoir une sédation palliative. Il faut que je sache accepter la charge émotive qu’ils portent, que je sois à l’aise de recevoir leur douleur. »

Et surtout ne pas laisser entendre aux patients que tout va rentrer dans l’ordre, alors que ce n’est pas le cas ? Pascal Girard rigole. « Disons qu’en partant, je ne suis pas au quotidien le gars le plus optimiste. Mes amis ne viennent pas me voir lorsqu’ils veulent de faux espoirs », confie-t-il, vraisemblablement amusé par son regard difficilement guilleret sur l’existence, une perspective indissociable de la mort de son frère, emporté sans avertissement par l’acidose lactique à l’âge de cinq ans (il raconte le choc de cet événement dans son livre Nicolas).

« Et puis l’espoir, chez les gens que je suis, il est ailleurs que dans la guérison. Il est dans la possibilité de maintenir son indépendance le plus longtemps possible, ou d’organiser le mariage d’un enfant, par exemple. »

Qu’a-t-il appris sur la mort en côtoyant des gens qui la voient, souvent trop tôt, se profiler au bout de la route ? « Je ne sais pas si j’ai appris quelque chose. Certains mettent la mort dans une case, mais quand tu travailles avec, t’en es toujours conscient. Sans devenir hypocondriaque, moi, j’ai de la misère à me projeter dans le futur très loin. »

Il s’interrompt, visiblement agacé par le début de soupçon microscopique de ton pontifiant qui colore à peine — pas vraiment — sa voix.

« Je ne sais pas si je comprends quelque chose, parce que le jour où ça va m’arriver, je vais peut-être paniquer autant que j’en vois paniquer. En attendant, je suis plus conscient des années qui passent. J’essaie de ne pas trop être sur le pilote automatique. J’en rencontre beaucoup, des gens qui viennent de recevoir un diagnostic grave et qui disent : “Moi, j’attendais ma retraite pour me lancer dans tel projet”, ou “Il me restait deux ans avant de partir en voyage.” Et moi, à la fin de la journée, je retourne chez nous sur mes deux jambes, sans diagnostic de rien. » Pause. Regard vers le sol. Sourire malaisé. « J’arrête là, parce que je commence à sonner comme une citation inspirante sur Facebook. »