«L’abîme»: un roman ample et décousu

Avec ce roman ample et décousu, Kim Leine déçoit.
Photo: Francesca Mantovani Gallimard Avec ce roman ample et décousu, Kim Leine déçoit.

L’écrivain danois Kim Leine, auteur d’un premier roman exotique et puissant, Les prophètes du fjord de l’Éternité (Gallimard, 2015), avait su nous envoûter avec cette histoire hallucinée d’un missionnaire danois au Groenland à la fin du XVIIIe siècle.

Cette fois, il dessine dans L’abîme les trajectoires parallèles de jumeaux danois, Kaj et Ib Gottlieb. Ib, qui est l’aîné de dix minutes, fait des études de médecine, tandis que Kaj étudie la théologie, sans pourtant rêver de devenir pasteur, puisqu’il est athée — contrairement à ce que pourrait faire croire son patronyme.

En 1918, avec un mélange d’idéalisme et d’excitation qu’on croirait propre à la jeunesse, ils vont tous les deux se porter volontaires pour prendre part à la guerre civile qui fait rage en Finlande, souhaitant stopper l’avancée bolchevique.

« Je me demande parfois ce que la guerre va faire de nous. Ce que je vais perdre, ce que je vais gagner. Je n’en ai pas la moindre idée. Mais je sais que j’en ai envie. »

S’ils ne semblaient auparavant être séparés que par dix petites minutes, c’est à partir de cette expérience que l’abîme va réellement commencer à se creuser entre les deux frères.

Car Ib va participer à des meurtres crapuleux de prisonniers en compagnie d’un Croate qui sera vite connu comme le « bourreau de Jämsä ». Dès lors, donner la mort ne sera plus pour lui qu’un jeu — jeu qu’il pratiquera même par la suite à titre de médecin.

Après la guerre, il deviendra psychiatre, puis hypnotiseur. Kaj, de son côté, passera d’une ville à l’autre (Uppsala, Berlin, Leipzig, Paris), d’une femme à l’autre, avant de devenir journaliste et témoin du siècle. Chacun vivra sa vie de son côté, comme deux consciences qui s’opposent.

Mais la Seconde Guerre mondiale et l’occupation allemande du Danemark viendront les réunir. Flairant l’odeur du danger et du sang, les deux frères vont tous les deux s’engager dans la résistance. « Les peuples se dressent contre les peuples, les pays contre d’autres pays. Ils hument l’air et sentent les relents lointains de cordite et d’incendies, ils regardent vers le sud et il leur semble que le rougeoiement du ciel est porteur de nouveauté. Ils se dévisagent, et ils sourient. »

Avec ce roman ample et décousu — d’abord un scénario de film — qui comporte de nombreux passages racoleurs (sexualité, violence), l’écrivain danois déçoit. Il ennuie aussi avec de longs chassés-croisés dans la résistance danoise, des scènes sexuelles plaquées et certaines actions parfois trop prévisibles. Ni roman philosophique ni roman d’action, ce qui faisait la force des Prophètes du fjord de l’Éternité plombe un peu L’abîme.

« La base des romans, du moins des romans que j’écris, précise Kim Leine dans la note d’auteur, n’est pas constituée par les grands traits d’une existence, les vies ne fonctionnent que comme principe structurant. En revanche, ce sont les actions et les gestes, immoraux, inadmissibles et honteux qui donnent vie à un roman… »

Encore faut-il savoir lier entre eux ces actions et ces gestes.

Extrait de «L’abîme»

« Marches militaires et crépitement de sa machine à écrire de voyage Adler. L’Europe mobilise et ses doigts ont du mal à suivre. Il ne participe pas à la guerre, il écrit sur elle. Et cette distance le frustre, car elle crée des mensonges. Faire la guerre, c’était être dans la vérité. Écrire sur elle, c’est comme essayer à la fois de souffler et de garder de la farine dans la bouche. C’est impossible. Mais il est trop vieux pour faire sérieusement la guerre. Alors, il écrit. »

L’abîme

★★★

Kim Leine, traduit du danois par Alain Gnaedig, Gallimard, Paris, 2018, 640 pages