La vie ordinaire d’Ersin Karabulut

Case tirée de l’album «Contes ordinaires d’une société résignée»
Photo: Ersin Karabulut Case tirée de l’album «Contes ordinaires d’une société résignée»

À 37 ans, Ersin Karabulut est l’un des fers de lance de la presse satirique turque. Depuis deux décennies déjà, le dessinateur raconte son quotidien à travers ses albums de bandes dessinées autobiographiques Sandık İçi (« Dans le coffre ») et dans le magazine humoristique Uykusuz, qu’il a cofondé. Il y a quelques mois, le caricaturiste a choisi de prendre ses distances avec son pays, pour s’installer temporairement à Los Angeles. « J’avais besoin de respirer », nous explique-t-il lors d’un récent entretien par Skype. Contes ordinaires d’une société résignée, sa première bande dessinée publiée en français, chez Fluide glacial, dépeint de manière parfois fantastique les traumatismes de la Turquie contemporaine. À quelques jours des élections anticipées du 24 juin, Ersin Karabulut fait part de ses craintes pour le futur.

Comment avez-vous découvert la bande dessinée ?

Mes parents voulaient que je devienne ingénieur. Mais il y avait des pinceaux et de la peinture à la maison, car mon père peignait pour arrondir ses fins de mois. Mes deux parents sont enseignants. Ils sont très kémalistes. À l’école, j’ai eu la chance de rencontrer mon meilleur ami et nous avons découvert ensemble la presse humoristique turque. Elle a changé ma vie, car elle montrait ce que l’on ne pouvait pas voir sur les médias traditionnels. Pour la première fois, à l’adolescence, j’ai compris que les Kurdes n’étaient pas tous des terroristes mais des personnes qui tentaient de survivre dans le sud-est de la Turquie. La plupart des Turcs ont toujours l’intime conviction que tous les Kurdes sont des terroristes. Nous devons soigner cette fausse croyance, cette maladie qui atteint notre société sans qu’elle le sache. À la lecture de la presse humoristique, j’ai compris que j’étais trompé par le pouvoir. J’ai voulu faire partie de ce milieu. À 16 ans, j’ai été publié la première fois dans le magazine Pışmış Kelle [aujourd’hui disparu].

Photo: Ersin Karabulut Ersin Karabulut

Quel est le message véhiculé par vos bandes dessinées ?

Dans mes albums Sandık İçi, je raconte les problèmes que nous rencontrons dans nos vies de tous les jours, ce qui ne marche pas dans les relations humaines, les vies et les âmes brisées. Mais je voudrais aussi arriver à ce que la société turque fasse la paix avec elle-même. Quand j’ai débuté, dans les années 1990, les femmes des milieux conservateurs manifestaient pour le droit de pouvoir porter le voile à l’université. J’ai dû me faire violence pour soutenir leur combat, car mon éducation m’avait appris que les conservateurs menacent nos principes démocratiques et les fondements de la République. Nous devons changer notre vision de ceux qui ne pensent pas comme nous. Il y a quelques années, j’ai écrit une chronique dans Uykusuz. Je m’adressais à cet « autre » qui ne pense pas comme moi. Je lui demandais pourquoi il était en colère contre moi, et si nous pouvions faire la paix autour d’un thé. J’ai reçu beaucoup de réponses. L’une d’elles m’a beaucoup marqué, par son honnêteté. C’était celle d’un homme conservateur qui me disait : « Vous êtes quelqu’un de bien même si je suis en désaccord avec vos valeurs. Vous avez l’air d’être éduqué, moderne, vous avez des petites amies, vous avez l’air plus heureux que moi. Je suis issu d’une famille pauvre, j’ai neuf frères et soeurs, je ne suis pas éduqué, je n’ai jamais touché la main d’une fille. Ma vie n’est pas heureuse. » Il terminait ainsi : « Alors, mon frère, je suis désolé, mais je vais te rendre la vie difficile à toi aussi. »

Nous sommes en période d’élections en Turquie. Est-ce que la société turque peut faire la paix par les urnes ?

Je ne suis pas optimiste. Je ne crois pas que ces élections vont changer quoi que ce soit, car les gens sont en colère les uns contre les autres. Je vois comment la presse d’opposition couvre les élections : il y a une excitation, un désir de punition contre le pouvoir. Or, on peut punir des politiciens corrompus, mais on ne peut pas punir ceux qui ont voté pour eux, car ce sont des gens sans éducation et au final malheureux. C’est la stratégie de tout régime dictatorial : les autorités n’autorisent pas la population à être heureuse. C’est le message de l’histoire intitulée Monochrome dans Contes ordinaires. Je l’ai réalisée après les manifestations de Gezi en 2013, auxquelles le président Erdogan a mis fin de manière brutale. Le gris envahit le quotidien des gens car le pouvoir ne veut pas qu’ils soient heureux, car la joie les connecte à la vie.

Je ne suis pas optimiste. Je ne crois pas que ces élections vont changer quoi que ce soit, car les gens sont en colère les uns contre les autres.

Pouvez-vous continuer à travailler en Turquie ?

Le président Erdogan a porté plainte trois fois contre notre magazine Uykusuz pour insulte au président. Nous sommes toujours en procès. Les caricatures qui nous sont reprochées ne sont même pas récentes. Le pouvoir cherche une excuse pour nous faire taire. L’un des dessins critiquait le fait que le pouvoir veut donner le nom de l’actuel président à toutes sortes de parcs, de bâtiments publics, comme le futur aéroport d’Istanbul par exemple. Nous avons dessiné une main qui écrivait les initiales du président, RTE, en début de l’alphabet, comme pour dire que désormais l’alphabet turc commencerait par ces lettres. Ce n’était pas grand-chose et nous sommes attaqués pour cela, alors que nous avons fait bien pire (rires). La société qui nous distribue en Turquie faisait partie d’un groupe de médias qui vient d’être acheté par une compagnie concurrente, proche du pouvoir. Elle pourrait décider d’arrêter de nous distribuer. Ce serait une autre façon de nous faire taire.

Contes ordinaires d’une société résignée

Ersin Karabulut, Fluide Glacial, 76 pages