«Dieu ne tue personne en Haïti»: l’art de se raconter des histoires

Mischa Berlinski pose un regard «oblique intérieur» sur la réalité haïtienne, sur les motivations souvent complexes qui poussent à faire de l’aide humanitaire à l’étranger.
Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse Mischa Berlinski pose un regard «oblique intérieur» sur la réalité haïtienne, sur les motivations souvent complexes qui poussent à faire de l’aide humanitaire à l’étranger.

C’est une histoire d’ensorcellement amoureux, d’injustice, de ténèbres et de corruption politique.

À Jérémie, surnommée « la Cité des poètes », 300 kilomètres à l’ouest de Port-au-Prince, les temps sont durs. Sans route praticable, la petite ville est isolée de la capitale et les affaires de chacun périclitent.

Entre 2009 et 2010 — année du terrible tremblement de terre —, sous le regard d’un Américain bien tranquille, un écrivain-narrateur anonyme qui séjourne en Haïti pour accompagner sa femme travaillant à l’ONU, va se déployer le triangle amoureux à l’équilibre fragile qui est au coeur de Dieu ne tue personne en Haïti, le deuxième roman de Mischa Berlinski.

Terry White, un ancien policier de la Floride, travaille au sein des forces de sécurité de l’ONU en Haïti, où il croit pouvoir « améliorer les choses » — c’est le nouveau sens qu’il espère donner à sa vie. « Toute sa vie Terry avait rêvé d’être riche, et maintenant qu’il était riche en Haïti, ça ne lui plaisait pas. »

Johel Célestin, un Haïtien éduqué aux États-Unis, revenu sur l’île pour suivre une femme, est un jeune juge idéaliste que les gens de l’endroit appellent « Juge blan ».

À force de se côtoyer, les deux hommes vont développer une amitié soudée autour d’un rêve commun : un projet de reconstruire la vieille route qui mène de Jérémie à Port-au-Prince.

De l’autre côté, représentant le pouvoir, la corruption, l’immuable absence de justice, le sénateur Maxime Bayard, vieux lion de la politique qui a intérêt à ce que le projet de route vers la capitale ne se réalise jamais.

Beauté et passion

Au milieu de ce jeu de quilles, la belle Nadia, une ancienne chanteuse expulsée des États-Unis, raison première du retour d’exil du juge Célestin. Prisonnière de la pauvreté et de son destin, esclave de sa beauté autant qu’elle est à la merci des hommes. Le policier américain et le juge de Jérémie vont nourrir une autre obsession commune : une passion pour la jeune femme.

Chacun semble être tombé amoureux de l’histoire qu’il se raconte, sans que Nadia ait vraiment son mot à dire — une intéressante métaphore de l’aide humanitaire.

Et l’histoire de Terry ressemble à celle-ci : « Celle d’un homme ordinaire menant une vie ordinaire, qui voit une maison en flammes et entend un enfant pleurer et se précipite à l’intérieur. »

Dieu ne tue personne en Haïti (qui porte en anglais le titre de Peacekeeping, « maintien de la paix») est aussi une visite guidée au royaume d’Hadès. Pourtant, « Dieu ne tue personne en Haïti », selon un proverbe haïtien. Quand la souffrance semble dénuée de cause évidente, les gens en inventent une. Le surnaturel règne. De cette façon, « chaque mort est un meurtre, chaque infortune un crime ; et le monde s’éclaire alors d’une sorte d’affreuse logique meurtrière ».

Essayer de comprendre

Le regard lucide et critique de Mischa Berlinski semble n’épargner personne. Il n’oublie ni la cupidité des parvenus ni l’arrogance tranquille des vieilles familles, il ne tait pas l’inconscience de certains travailleurs humanitaires étrangers, pas plus qu’il ne passe sous silence l’ignorance millénaire des bataillons de pauvres. Mais il fait mieux que montrer du doigt : sans excuser personne, il essaie de comprendre.

Tenter de comprendre, l’écrivain américain, né en 1973, le faisait déjà dans son premier roman, Le crime de Martiya Van der Leun (Albin Michel, 2010), finaliste du National Book Award, fascinante histoire de missionnaires protestants, d’anthropologue et de tribu oubliée au fin fond de la Thaïlande. Il a vécu de 2007 à 2010 en Haïti avec sa compagne, qui travaillait aux Nations unies.

Dans tous les cas, avec ce roman à la précision efficace, l’écrivain parvient à poser un regard « oblique intérieur » sur la réalité haïtienne, sur les motivations souvent complexes qui poussent à faire de l’aide humanitaire à l’étranger.

Une histoire qui possède plusieurs versions, de multiples points de vue. « C’est l’histoire d’une femme qui n’avait jamais connu un seul moment de liberté de toute sa vie, passant d’un homme à l’autre, comme un âne ou un esclave, jusqu’à ce qu’elle finisse par se retrouver dans une cage avec seulement une clé, une clé terrible. »

Dieu ne tue personne en Haïti n’est pas exactement un roman d’amour, il ressemble plutôt à un roman politique. Car sous ces histoires d’amours et de haines, Mischa Berlinski nous laisse voir qui tire les ficelles du véritable vaudou en Haïti, une réalité qui a avant tout peut-être des racines économiques. Les histoires les plus folles, on les raconte autant pour supporter sa pauvreté que pour justifier ses crimes.

« Seuls les riches et les chanceux peuvent se permettre de vivre sans histoires, écrit Mischa Berlinski, car sans histoires, comme le sait n’importe quel paysan haïtien, la vie n’est rien d’autre que la somme des choses qui nous arrivent, et vous êtes juste quelque chose qui arrive dans la vie des autres. »

Extrait de «Dieu ne tue personne en Haïti»

« Parfois le dossier d’un prisonnier était simplement perdu, et le prévenu pouvait rester en prison, oublié, jusqu’à sa mort. Le seul moyen d’en sortir, innocent ou coupable, c’était de graisser la patte du procureur ou du juge. Se faire arrêter en Haïti, c’était comme de se faire kidnapper par la police. Terry était témoin de tout cela, et il avait le sentiment d’être le rouage d’une machinerie injuste. »

Dieu ne tue personne en Haïti

★★★★

Mischa Berlinski, traduit de l’anglais par Renaud Morin, Albin Michel, Paris, 2018, 512 pages