«Ce que l’avenir ne dira pas»: la fin du monde de tous les jours

Caroline Thérien parvient à retourner des situations lourdes de clichés à l’aide d’une apparente conscience des sentiers balisés sur lesquels elle s’engage.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Caroline Thérien parvient à retourner des situations lourdes de clichés à l’aide d’une apparente conscience des sentiers balisés sur lesquels elle s’engage.

Alors que l’automne s’endort, quelque part dans un verger, une jeune femme s’entretient avec un de ces poètes ayant « une casquette de tweed vissée sur le crâne et une pomme tavelée dans la main ». Il lui déclare, solennel, « que la fin du monde sera probablement pour demain ». Mais évidemment, l’Apocalypse n’engloutira pas le monde, ni demain, ni après-demain. La fin du monde, c’est un peu chaque jour.

Ce que l’avenir ne dira pas, premier livre de Caroline Thérien, adhère à plusieurs reprises à cette idée de la fin du monde de tous les jours, ou de la lancinante douleur de vivre, en décrivant ces lubies et ces superstitions que l’on embrasse afin de ne pas basculer du côté de la folie ou du désespoir. Fécond paradoxe, vous dites ? À travers une vingtaine de nouvelles brèves, l’auteure montréalaise scrute l’étrangeté discrète du minuscule et investit un imaginaire se déployant en banlieue plus ou moins proche du conte fantastique. Ou, du moins, en banlieue de la norme sociale. Attendrissants timbrés, sensibles dingos et menteurs qui se croient peuplent nombreux une marge où l’on se replie après avoir été écorché par ce rustre personnage qu’est souvent l’humain.

Un vieillard mourant couve un oeuf de corbeau. C’est, en tout cas, ce qu’il laisse entendre à sa femme, même s’il sait qu’il ne s’agit que d’une vulgaire corneille. Un vagabond glane sur la plage un galet lui annonçant la mort de son père. Depuis, les pierres ne cessent de lui parler, littéralement. Elles jacassent, jacassent, jacassent. « Les pierres attendent notre mort et moi, j’attends qu’elles se taisent. »

En équilibre sur la frontière — chez elle toujours poreuse — séparant la vie de la mort, Caroline Thérien parvient, étonnamment, à retourner des situations lourdes de clichés à l’aide d’un humour fin et d’une apparente conscience des sentiers balisés sur lesquels elle s’engage. Combien de nouvelles ont déjà mis en scène une femme qui entre par un soir de pluie dans une librairie, avant de proposer au propriétaire de lire son avenir dans les feuilles d’une tasse de thé ? Au moins quelques-unes. Mais contre toute attente, la nouvelliste sauve la mise grâce à une chute signalant qu’elle s’intéresse moins aux arts divinatoires qu’aux raisons pour lesquelles des gens finissent par croire que le futur attend qu’on le découvre au fond d’un objet de porcelaine.

Le ton irrévocablement accablé, crépusculaire, du texte le plus prenant de Ce que l’avenir ne dira pas tranche pourtant avec le reste du livre et s’ancre dans un réel reconnaissable afin de décrire la merveilleuse douleur de la mort qui s’installe à demeure. C’est l’histoire d’une femme qui choisit d’accoucher d’un enfant qu’elle sait condamné. Il s’appellera Alaska, et c’est aussi vers cet État du Nord que ses parents s’enfuiront. « Moi, je te dirai que la vie nous a déjà tout pris, qu’il n’y a rien à craindre », jure le père. Il est parfois possible, même pour qui ne connaît pas le futur, de savoir qu’on ne se débarrasse jamais d’un tel chagrin.

Extrait de «Ce que l’avenir ne dira pas»

« — Je lis dans vos feuilles ?

Sans attendre une réponse, elle s’est emparée de ma tasse avec ses petites mains blanches et froides. La tête penchée, une masse de cheveux roux éclipsant son visage, elle a remué trois fois les restes de mon Darjeeling. Son rituel terminé, elle a repoussé sa tignasse à l’intérieur de son capuchon. Elle prenait le temps de potasser mon destin, son pouce caressant une lézarde dans la tasse.

Soudain, elle a relevé la tête et a plongé son regard bruineux dans le mien. L’espace d’un instant, j’ai senti quelque chose grouiller au fond de moi. J’ai rougi en m’éclaircissant la gorge. Elle a soupiré :

— Mon pauvre, vous n’avez aucun avenir devant vous. »

Ce que l’avenir ne dira pas

★★★

Caroline Thérien, Lévesque éditeur, Montréal, 2018, 128 pages