De Wall Street à Lac-Mégantic, enquête sur la tragédie du 6 juillet 2013

L’accident ferroviaire a fait 47 morts. L’auteure Anne-Marie Saint-Cerny tente de comprendre comment la pratique d’un seul homme à bord d’un train, mise en avant par la MMA, a pu devenir aussi commune au Canada.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’accident ferroviaire a fait 47 morts. L’auteure Anne-Marie Saint-Cerny tente de comprendre comment la pratique d’un seul homme à bord d’un train, mise en avant par la MMA, a pu devenir aussi commune au Canada.

«L’industrie ferroviaire, c’est une industrie carrément féodale, qui fait ses lois, passe où elle veut et dirige sa propre police pour défendre ses biens », lance Anne-Marie Saint-Cerny. Si l’auteure de Mégantic. Une tragédie annoncée considère qu’il vaut mieux ne pas se laisser submerger par la colère, la sienne demeure visiblement vive.

Cinq jours après les événements survenus dans la nuit du 5 au 6 juillet 2013, la militante environnementale se rend sur place, au nom de la Société pour vaincre la pollution, afin de dresser un portrait indépendant de la contamination. « Un décalage suspect entre les données officielles fournies par les autorités et l’information empirique que révélait parfois une simple recherche Web » avait été observé.

« Mon réflexe d’activiste, c’est de regarder qui est derrière quoi », raconte l’auteure en entrevue. « En rentrant de Lac-Mégantic, j’ai vérifié à qui appartenait la Montreal, Maine & Atlantic [compagnie exploitant le train qui a déraillé] et j’ai compris que ce n’était dans ce cas qu’un sous-traitant du Canadien Pacifique. Alors, j’ai commencé à “googler” les propriétaires et qu’est-ce qui est sorti ? Un article parfaitement élogieux de Vanity Fair sur William Ackman », mercenaire américain de la finance qui a su utiliser la crise bancaire de 2008 afin d’échafauder sa fortune.

« Oui, c’est vrai, il se dégage une impression de surréalisme aigu, voire de théorie du complot, lorsqu’on relie la danse de milliardaires transcontinentaux bling-bling au sort d’une petite ville anonyme et si “ordinaire” », écrit Mme Saint-Cerny dans les premières pages de son enquête situant la genèse de la tragédie dans les bureaux de Wall Street.

L’accident ferroviaire ayant fait 47 morts devient ainsi, à la lumière de ces troublantes ramifications, la énième violente conséquence d’une économie financiarisée et d’un capitalisme prédateur ayant su convaincre ceux qui exercent le pouvoir qu’un monde déréglementé est un monde sur lequel les profits pleuvront, sans conséquence. Un monde où les victimes de pareils accidents ne sont, comme à la guerre, que des dommages collatéraux.

Photo: Valerian Mazataud Le Devoir «C’est impossible qu’il n’y ait pas d’autres accidents», croit Anne-Marie Saint-Cerny.

Les hyènes sans gardien

Fondateur de la société de gestion de fonds d’investissement Pershing Square Capital Management, William Ackman revendique en 2012 le titre d’actionnaire de contrôle du Canadien Pacifique et mène campagne afin d’installer à sa tête le p.-d.g. Hunter Harrison (aujourd’hui décédé).

La paire met en place un plan afin « de réduire les coûts et rentabiliser brutalement » l’entreprise, et par le fait même satisfaire les actionnaires. Les trains rouleront désormais 15 % plus vite, les convois s’allongeront et gagneront en poids, pendant que l’équipement et les rails s’usent sans que l’on intervienne.

« Le CP avait jusque-là été géré avec une certaine bonhomie », fait observer Anne-Marie Saint-Cerny. « À partir du moment où William Ackam et les actionnaires, y compris des fonds de pension canadiens, décident de dire : “On a besoin de 100 % de rendement à l’intérieur d’un an”, la seule façon d’y arriver, c’est de couper, peu importe le danger. Et le seul gardien de ces hyènes, c’est le gouvernement fédéral, mais en trente ans d’activisme, je n’étais jamais tombée sur une industrie qui fait ses propres règles. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’accident ferroviaire ayant fait 47 morts devient ainsi la énième violente conséquence d’une économie financiarisée et d’un capitalisme prédateur.

Selon le site Web de Transports Canada, « les compagnies de chemin de fer sont responsables de la sécurité de leur infrastructure, de leur matériel et de leurs activités ferroviaires ».

« Marc Garneau [ministre canadien des Transports] a eu le courage suffisant pour aller dans l’espace, mais il ne fait que répéter : “Je n’ai pas le pouvoir de changer ça.” Qui a le pouvoir, sinon lui ? », tonne celle qui dit avoir évité d’inclure des détails scabreux sur la mort des 47 victimes, afin « de ne pas ajouter à la détresse des Méganticois ».

Effarée, l’auteure tente aussi de comprendre comment la pratique du « one man crew » — une équipe d’un seul homme à bord d’un train, pratique mise en avant par la MMA — a pu devenir aussi commune au Canada. « Pour le CP et pour la MMA, il n’y a qu’un responsable et c’est Thomas Harding [le conducteur du train, jugé non coupable le 19 janvier dernier], qui n’a pas mis assez de freins. Mais personne ne pense ça dans la population de Mégantic et c’est un grand facteur d’optimisme. Les gens n’ont pas été dupes. »

Le récit de la démolition et de la reconstruction du centre-ville de Lac-Mégantic, tel que dressé avec un luxe de détails par Anne-Marie Saint-Cerny, regorge lui aussi d’absurdités. « Qui contrôle officiellement les chantiers de décontamination, rivière et zone rouge ? » demande-t-elle, incrédule, dans la deuxième partie de son essai. « MMA. MMA, comme dans “les clés de la scène du crime ont été remises au coupable”. L’effet pervers du principe du pollueur-payeur. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une tragédie semblable pourrait-elle survenir à nouveau, ailleurs au Canada? «Assurément», pense l'activiste.

Pourquoi n’a-t-on pas su d’emblée que les 72 wagons-citernes ayant explosé transportaient du pétrole de schiste, « hautement volatil » ? se questionne-t-elle plus tard. Le gouvernement Marois a-t-il manœuvré afin de taire l’information, compte tenu d’un contexte politique où le mot « schiste » soulevait peur et indignation ? Aurait-on tenté de camoufler l’étendue de la catastrophe sur le plan environnemental ?

« C’est possible qu’il y ait eu dans l’appareil gouvernemental, à un niveau beaucoup plus élevé que moi, des gens qui n’aient pas voulu qu’on sorte le mot “schiste” rapidement », répond avec candeur l’ancien ministre québécois de l’Environnement Yves-François Blanchet, interviewé par la militante. « Qu’on ne me l’ait pas dit tout de suite. Avec le recul c’est possible. C’est possible que, lorsque ça devenait politique, ça se dessinait à un autre étage que le nôtre. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une tragédie semblable pourrait-elle survenir à nouveau, ailleurs au Canada?

Rien n’a changé

Alors que le tracé d’une voie de contournement, dont la construction a été confirmée, déchire présentement les municipalités de Lac-Mégantic, de Nantes et de Frontenac, Anne-Marie Saint-Cerny regrette qu’à nouveau le gouvernement fédéral abdique ses responsabilités et ne travaille pas à favoriser une concertation. « Dans ce contexte-là, c’est important que les gens ne se battent pas entre eux, mais contre le véritable ennemi. »

Une tragédie semblable pourrait-elle survenir à nouveau, ailleurs au Canada ? « Assurément. Parce qu’il n’y a rien de changé. Les compagnies font toujours leurs règles et réduisent toujours au maximum les coûts. Il y a une augmentation exponentielle des produits dangereux sur nos rails et absolument personne qui surveille, sauf les compagnies. C’est impossible qu’il n’y ait pas d’autres accidents. »

Extrait de «Mégantic»

« Mégantic est un conte capitaliste moderne parfait. Une quasi-caricature de prédateurs lointains, d’investisseurs de Wall Street, de producteurs cowboys d’or noir cheap et sale du Dakota, de bureaux de gros conglomérats internationaux.

Leurs actions ont été facilitées, huilées, par ceux-là mêmes qui sont responsables de notre sécurité, les élus qui se sont succédé au ministère des Transports.

Pour les Méganticois, cependant, et aussi horrible qu’elle puisse avoir été, la tragédie ne s’est pas arrêtée au premier choc initial du 6 juillet 2013.

Car la population est ensuite tombée entre les mains de divers promoteurs d’ici, d’intérêts financiers parmi les plus importants du Québec, de prédateurs de moindre envergure aussi, mais dont l’influence douteuse sur les élus — en choc eux aussi — viendra miner la confiance et la résistance des Méganticois. Leur foi en une possible renaissance. Les expropriations et démolitions massives de 2014 et 2015 sont un troublant exemple de la “stratégie du choc” de l’économiste Milton Friedman, dénoncée par Naomi Klein dans un livre du même nom. Là aussi, un conte capitaliste parfait. »

Mégantic. Une tragédie annoncée.

Anne-Marie Saint-Cerny, Écosociété, Montréal, 2018, 344 pages