Bill Clinton, d’ex-président à primoromancier

Bill Clinton autographiant le roman qu’il a écrit en collaboration avec James Patterson.
Photo: Mary Altaffer Associated Press Bill Clinton autographiant le roman qu’il a écrit en collaboration avec James Patterson.

Attention, alerte au divulgâchage ! À la fin, le président des États-Unis remonte dans les sondages. De moins de 30 % d’opinions favorables, il passe la barre des 80 % après avoir livré un discours vibrant dans lequel il appelle ses concitoyens à se demander chaque matin qui aider, et comment, plutôt que de chercher à nuire à son prochain pour en tirer profit. Mais pour en arriver là, Jonathan Duncan — c’est son nom — va devoir vivre les trois jours les plus longs de toute sa présidence.

C’est ce qui arrive quand le terroriste le plus recherché de la planète, Suliman Cindoruk, leader des Fils du djihad, menace les États-Unis avec un virus informatique capable d’effacer de manière durable tous les systèmes de gestion des ressources essentielles dans le bon fonctionnement d’un pays : électricité, transport, assainissement des eaux, transactions financières, alouette.

La perspective met la Maison-Blanche et les services secrets sur les dents. Surtout que le virus a été monté par des forces obscures comme de l’horlogerie suisse, et ce, avec la complicité de deux jeunes et brillants pirates recrutés dans les pays de l’Est. Une attaque ciblant le métro de Toronto quelques jours plus tôt a montré ce dont la petite bête était capable. Et le pire est donc à venir.

 

Pour ajouter à la tension, le président, veuf depuis quelques mois, est malade. Un problème de plaquettes dans le sang. Il doit également répondre devant une commission d’enquête de la Chambre de représentants de contacts personnels qu’il aurait eus avec Cindoruk. Une procédure de destitution est d’ailleurs en marche pour haute trahison. Pis, au sein de sa garde rapprochée, il y a une taupe, taupe qui le force à disparaître pour réussir à déjouer l’apocalypse numérique, avec l’aide de deux jeunes hackers recrutés dans la clandestinité.

Les coulisses du pouvoir

On pourrait dire qu’il y a un peu de Jack Bauer, héros de la série télévisée 24 dans Le président a disparu (JC Lattès), intrigue qui s’ancre au coeur du pouvoir exécutif américain, dans les sous-sols de la Maison-Blanche, dans ses war rooms et dans ses discussions cruciales entre conseillers spéciaux sur les canapés du Bureau ovale. Avec l’impression d’une connaissance fine de l’environnement. Mais il y a surtout beaucoup de Bill Clinton, 42e président des États-Unis, qui fait ici son entrée en fiction avec un récit mettant l’avenir du monde libre entre les mains du chef de la plus grande puissance du monde.

À 71 ans, avec l’aide du romancier spécialiste du thriller James Patterson, le mari d’Hillary marche ainsi dans les traces de Jimmy Carter (The Hornest’s Nest/Le nid de frelons) et même de Valéry Giscard D’Estaing (Passage, La princesse et le président), deux autres présidents, le premier américain, le deuxième français, à s’être frottés eux aussi à l’univers de la fiction durant leur retraite. Pas toujours de manière convaincante.

Du bruit et des critiques

Façonné dans une très grande discrétion, le bouquin, qui sort le 6 juin dans sa version française, est présenté depuis son lancement en anglais, le 4 juin, comme un « livre-événement », livre qui, à peine apparu, était déjà parmi les 10 livres les plus vendus sur Amazon. Une trajectoire à peine déstabilisée par les propos fortement critiqués de Bill Clinton sur l’affaire Monica Lewinsky, dans la foulée d’une entrevue accordée à NBC pour marquer la sortie de son livre. Vingt ans plus tard, l’homme a dit en effet ne pas avoir présenté des excuses personnellement à son ex-stagiaire, qui récemment a remis en question le caractère consensuel de leur relation dans les pages du Vanity Fair. Il a indiqué également qu’il ne pensait pas le faire. Des propos qui font tache, forcément, à l’ère du #MeToo.

Notons que rien dans Le président a disparu ne peut être rapproché de près ou de loin à cette sombre affaire, si ce n’est le fait que ledit président de cette fiction doit vivre avec la menace d’une destitution (impeachment), mais pour trahison plutôt que mensonge sur sa relation adultère.

Les droits d’adaptation du bouquin sur un écran ont été acquis par la chaîne Showtime pour un montant non dévoilé. Les enchères commençaient à 5 millions de dollars, et ce, pour une histoire dont l’intérêt réside finalement bien plus dans une des plumes qui la mirent au monde que dans la complexité de son écheveau, dont les fils prévisibles et surtout apparents ne laissent aucune place à l’étonnement et à la surprise. Oui, le président va trouver le mot de passe pour sauver le monde à la dernière seconde des trente minutes qui lui sont imparties. Oui, les Russes n’ont pas les mains propres et le terroriste va déjouer tous les plans de capture, y compris ceux montés avec l’aide d’Israël et de l’Allemagne. Le tout est raconté dans un style au simplisme rassembleur.

Réflexions sur la démocratie

Convenu dans le fond, Le président a disparu l’est aussi dans les quelques réflexions sur la démocratie et la pratique du pouvoir que l’ex-occupant de la Maison-Blanche parsème dans ce récit posé à quatre mains sur le papier. Morceaux choisis : « L’implication démocratique est désormais influencée par l’instantanéité de Twitter, Snapchat, Facebook, et les chaînes d’information en continu. Les technologies modernes nous renvoient à nos instincts primaires », fait remarquer Jonathan Duncan ici. « Aux États-Unis, le racisme est notre fléau le plus ancien. Mais il existe d’autres motifs de division — la religion, l’immigration, l’identité sexuelle. Parfois, ce rejet de la différence est une simple drogue pour alimenter le monstre en chacun de nous », ajoute-t-il là.

À la fin, un président fictif démasque la taupe, déjoue la mort, sauve le monde de la noirceur et fait remonter sa cote de popularité, alors qu’un ex-président, lui, malgré le poste qu’il a occupé et qui lui permet de décrire les arcanes du pouvoir de l’intérieur, sans avoir à les fantasmer, apporte au monde du polar une contribution bien plus ordinaire et beaucoup moins spectaculaire que le héros qu’il vient de mettre au monde.

Le président a disparu

★★ 1/2

Bill Clinton et James Patterson, traduit de l’anglais par Dominique Defert, Carole Delporte et Samuel Todd, JC Lattès, Paris, 2018, 492 pages