Désapprendre la «langue de l’autre»

Du crime passionnel au masculin qui l’emporte sur le féminin, en passant par l’instinct maternel et les droits de l’homme, Florence Montreynaud propose une relecture, voire un grand nettoyage de notre langue d’usage.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Du crime passionnel au masculin qui l’emporte sur le féminin, en passant par l’instinct maternel et les droits de l’homme, Florence Montreynaud propose une relecture, voire un grand nettoyage de notre langue d’usage.
Sexiste, la langue française ? «Absolument, rétorque sans hésitation l’auteure et linguiste féministe Florence Montreynaud. Et ce n’est pas la seule, loin de là. Presque toutes les langues le sont parce qu’elles sont à l’image du monde dans lequel nous vivons. Par conséquent, la langue — avec ses mots, sa grammaire, sa façon d’agencer verbe et sujet, ses expressions —, tout concourt à minimiser la violence machiste et à en faire reposer la faute sur les femmes. »
 

Rencontrée dans un café montréalais alors qu’elle est de passage au Québec pour présenter Le roi des cons, son plus récent ouvrage publié aux Éditions Le Robert, la militante française expose et décortique ces mots et expressions « qui font mal aux femmes» et que nous employons sur une base quotidienne. «Est-ce que c’est toujours fait de manière consciente ? Je ne pense pas. Mais là encore, ça révèle à quel point c’est ancré en nous tous. »

Du crime passionnel au masculin qui l’emporte sur le féminin, en passant par l’instinct maternel et les droits de l’homme, l’essayiste propose donc, dans son court bouquin, une relecture, voire un grand nettoyage, de notre langue d’usage. «Comprenez-moi bien, on peut tout dire, insiste-telle. Mais encore faut-il que ça reflète vraiment notre pensée. Le problème, c’est que, des fois, on a l’impression qu’on n’a que ces mots-là.»

C’est le cas, entre autres, quand on emploie l’expression « elle s’est fait violer », souligne l’historienne de formation. «C’est une forme active qui fait peser le poids de l’acte sur celle qui le subit sans jamais nommer l’agresseur. Mais tout le monde dit ça ! Est-ce que ça veut dire qu’on croit tous que la victime y est pour quelque chose ? Absolument pas. » Selon elle, il faudrait plutôt dire « elle a été violée » ou encore « elle a été agressée », deux tournures où le sujet est passif et où « on reconnaît enfin l’absence de consentement ».

Résistance québécoise
Florence Montreynaud reconnaît par contre que son regard — et par conséquent son livre — demeure très ancré dans son contexte territorial, à savoir la France. « Vous avez, au Québec, une longueur d’avance évidente et rafraîchissante qui se mesure, entre autres, par un emploi du féminin beaucoup plus marqué», soutient- elle en soulignant au passage qu’elle a eu l’occasion de l’observer in situ à de nombreuses reprises au cours des dernières décennies.

«Ici, le pire des machistes accepte de dire “Madame la Juge”, même si c’est pour dire que c’est une “ostie de juge”, lance-t-elle, avec un léger sourire. En France, nous avons des députés qui sont sanctionnés parce qu’ils refusent de s’adresser à la présidente de l’Assemblée nationale en reconnaissant qu’elle est une femme.»

L’influence de #MoiAussi
Pour l’auteure, ces écar ts s’expliquent non seulement par l’évolution naturelle du français québécois, mais aussi par notre propension à résister à l’anglicisation. «Cette résistance linguistique est porteuse de quelque chose de beaucoup plus grand. Il y a une compréhension de ce qu’en parlant la langue de l’autre, on emploie des mots qui ne servent pas toujours ce qu’on veut dire. »

Mais est-il possible de déconstruire cette langue que l’on parle? «J’en suis convaincue, assure Florence Montreynaud, confiante. Et je suis assez vieille pour avoir vu la langue évoluer !» La preuve, la signification de certains mots a changé au cours des dernières années. C’est le cas, par exemple, de «harcèlement», qui, en s’inspirant du harassment anglais, a pris une toute nouvelle couleur, plus violente que ce qu’on lui connaissait jusqu’alors.

Plus encore, soutient l’auteure, les nombreux témoignages portés par la vague #MoiAussi au cours des derniers mois sont garants d’espoir, annonciateurs de changements profonds. «Est-ce que ça va se faire du jour au lendemain ? Sans doute pas, mais je ne pensais pas avoir la chance de voir pareil mouvement de mon vivant, lance-t-elle avec émotion. Et ce n’est pas une libération de la parole.

Car même si les mots ont toute leur importance, ça fait longtemps que les féministes parlent de cette manière. Ce qu’on voit depuis l’automne dernier, c’est un débouchage des oreilles, une prise de conscience qu’on vit dans un monde où les femmes et ce qu’elles vivent peuvent être visibles.»

Déconstruire la langue, une expression à la fois

Pour éliminer le rapport de force induit dans la sexualité hétéronormée, dites « gagner en expérience » et « consentir » plutôt que « perdre sa virginité » et « céder ».

Pour redonner du pouvoir aux femmes, dites « devenir enceinte » ou « être enceinte » plutôt que « tomber enceinte » ou « attendre un enfant ».

Pour être plus inclusif, dites « droits de la personne » plutôt que « droit de l’homme ».

Pour en faire une affaire de société, dites « articulation travail-famille » et « relation parent-enfant » plutôt que « conciliation travail-famille » et « instinct maternel ».

Extrait de Le roi des cons

Le roi des cons. Quand la langue française fait mal aux femmes.

Florence Montreynaud, Le Robert, Paris, 2018, 159 pages