Carlos Ruiz Zafón et les mystères de Barcelone

Né à Barcelone en 1964, Zafón vit aujourd’hui en Californie, où il trouve aussi le temps d’être scénariste pour Hollywood.
Photo: Michael Kappeler Agence France-Presse Né à Barcelone en 1964, Zafón vit aujourd’hui en Californie, où il trouve aussi le temps d’être scénariste pour Hollywood.

Certaines villes semblent plus « romanesques » que d’autres. Leur histoire forme un mélange parfait d’amour et de violence, de culture, d’affaires et de politique.

C’est le cas de Barcelone, qui scintille à l’ombre des tours de la cathédrale de la Sagrada Família. Avec son quartier gothique, ses petites rues écrasées entre mer et montagnes, son histoire mouvementée — la guerre civile, les années de la dictature franquiste —, la « ville des prodiges » offre un terreau fertile.

Avec Le labyrinthe des esprits, Carlos Ruiz Zafón met la dernière touche à sa tétralogie du « Cimetière des livres oubliés », un vaste échafaudage historique et fantastique qui recouvre Barcelone entre les années 1920 et la fin des années 1950, dont il avait donné l’envoi avec L’ombre du vent en 2004 (Prix des libraires du Québec dans la catégorie « romans étrangers »). Ont suivi Le jeu de l’ange (2009) et Le prisonnier du ciel (2012).

Né à Barcelone en 1964, Zafón vit aujourd’hui en Californie, où il trouve aussi le temps d’être scénariste pour Hollywood. En somme, c’est sa cathédrale. Et elle est presque aussi bigarrée que celle de Gaudí.

Ceux qui ont lu l’un ou l’autre des tomes précédents — qui peuvent se lire sans égard à leur ordre — se souviendront que le « cimetière » en question est lui aussi une sorte de cathédrale, enfouie dans les sous-sols de Barcelone, où des milliers de livres perdus ou oubliés y sont en attente du lecteur prédestiné qui viendra leur donner une seconde vie.

C’est sans surprise qu’on y retrouve Juan Sempere, qui gère toujours sa petite librairie avec son fils Daniel, protagoniste enfant de L’ombre du vent qui est devenu père à son tour. On y retrouvera aussi l’écrivain Julián Carax, et l’aventurier picaresque Fermín.

Nouvelle venue, Alicia Gris, sorte d’espionne hors normes à la démarche claudicante « qui voit ce que les autres ne voient pas », y enquête pour le compte du régime franquiste sur la disparition de Mauricio Valls, écrivain importantissime et « incarnation du prototype espagnol de l’homme de lettres », ancien directeur de la sinistre prison de Montjuïc qui vivait caché depuis deux ans à Madrid.

Alternant entre 1959 et 1939, Le labyrinthe des esprits demeure fidèle à la recette de l’écrivain espagnol. Des personnages d’orphelins traversent des expériences initiatiques et affrontent courageusement l’adversité, alors que secrets et malédictions flottent sur la ville où s’agite un inventaire de personnages bons et de méchants.

Thriller efficace, mais peut-être un peu trop long, livre gigogne au romantisme noir impossible à résumer, Le labyrinthe des esprits souffre d’une lenteur qui agace parfois, le roman s’épivardant en détails superflus et bavardage inutile.

Entre Borges et Harry Potter, tout en explorant le noeud national du franquisme, Carlos Ruiz Zafón carbure à l’imagination, s’offre une finale en beauté et livre une fois de plus tout un hommage à sa ville et à la littérature.

Extrait de « Le labyrinthe des esprits »

« Aux yeux de Fermín, la lumière vaporeuse des réverbères des Ramblas avait toujours figuré au rang des choses qui méritent de vivre ne fût-ce qu’un jour de plus. À l’égal du premier mâchonnement d’un Sugus. Or ce soir-là, en remontant la Rambla, il remarqua une brigade de veilleurs de nuit munis d’échelles. Ils allaient de réverbère en réverbère et éteignaient les lumières qui se reflétaient encore sur le pavé. »

Le labyrinthe des esprits

★★★ 1/2

Carlos Ruiz Zafón, traduit de l’espagnol par Marie Vila Casas, Actes Sud, Arles, 2018, 848 pages