«Gens du milieu»: trente vies

L’auteur raconte ses 30 nouvelles sur une ligne avec plus d’intelligence que de cœur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteur raconte ses 30 nouvelles sur une ligne avec plus d’intelligence que de cœur.

Ils se croient différents sans réaliser qu’ils tracent, mis bout à bout, une sorte de ligne médiane. Ils sont rarement heureux, rêvent d’avoir ce qu’ils n’ont pas ou de devenir quelqu’un d’autre. Le temps les travaille au corps à corps. À leur façon terriblement humaine, ces « gens du milieu » sont moyens, ils forment la partie d’une chose qui est la plus éloignée de ses bords. On s’y suicide, on y aime mal ou sans amour.

Entre le « nous » royal et l’empreinte d’un inconscient collectif, Charles-Philippe Laperrière, né en 1981 à Chicoutimi et auteur des poèmes de Barbare amour au Quartanier en 2017, publie Gens du milieu. Trente nouvelles qu’on pourrait qualifier de « philosophiques », qui dessinent les trajectoires faussement singulières d’une trentaine de personnages. Trente vies, en somme, qui nous sont racontées avec plus d’intelligence que de coeur.

Trente vies qui se suivent sans se répéter, où chaque texte emprunte pour titre le nom du personnage suivi de sa fonction dans la vie. Une docteure en médecine, un prophète-chaman « charlatan, comme nous, naturellement », une philosophe, un infirmier praticien spécialisé, une créatrice de contenu qui « laisse échapper le fil de sa vie de couple », un p.-d.g.

Par exemple, Vasken, un vendeur d’autos de luxe, « n’accomplit rien au fond que la voie spirituelle contemporaine, qui est de mouler l’esprit au corps, la langue aux usages, la pensée aux actions, dans un mouvement appelant sans cesse le mouvement. »

Ou tel Kevin, un jeune du quartier DIX30 à Brossard à qui la pratique intensive des jeux vidéo aura donné l’idée d’en finir à la manière d’un kamikaze. Dans son cas, « s’il ne passe pas à l’acte d’ici quelque temps, Kevin, sous la pression des pairs, deviendra très probablement comme nous — considérant la hausse marquée des courbes occidentales relatives à la diplomation universitaire et à la professionnalisation du marché de l’emploi. Il devra bientôt incarner lui aussi sa propre version du petit pro pressé, intense et passionné, nouvelle version innovante du vieil ado réformé, néoacheteur acrobate, dénicheur anxieux d’un petit rien de marque pour sa copine ou d’un truc cool à laisser voir dans les soirées ».

Un extrait qui illustre bien le problème qui ronge en son coeur Gens du milieu : on nous raconte beaucoup plus que ce qu’on nous montre. Le propos est intéressant, mais l’écriture surchargée et cérébrale de Charles-Philippe Laperrière contribue à creuser l’écart. Qu’ils traversent une crise de couple, envisagent la question du suicide ou qu’ils passent au dernier acte, ils semblent tous évoluer sous une cloche de verre.

Une stratégie qui sert peut-être à combattre la peur du vide. Comme l’envisage à sa façon Rosalie, romancière : « L’enfer existe ; il est terrestre. Il culmine sans cesse alors que les gens cultivent l’horreur, non pas du néant, mais du vide. »

Extrait de « Gens du milieu »

« Oh, si je pouvais faiblir, attraper quelque chose, tomber très malade, du moins assez pour n’être plus tenue de tenir, qu’on m’arrête, que quelqu’un pour moi mette un terme à tout ça — je serais sauvée. Dans Le roi des aulnes, que Dolorès vient d’achever, Michel Tournier charge l’adulte d’une mission cosmique qui consiste à élever l’enfant cosmiquement, à le porter au-dessus de soi, à le présenter à la nuée d’étoiles froides afin que le geste de l’offrande soit une soumission, un effacement de l’offrant sous la sainteté du monde. »

Gens du milieu

★★★

Charles-Philippe Laperrière, Le Quartanier, Montréal, 2018, 184 pages