«Les histoires de Shushanna Bikini London»: l’art puissant de l’ellipse

Rares sont les auteures ayant la délicatesse de s’agenouiller devant un mystère, plutôt que de vainement tenter de l’épingler en trop de mots.
Photo: Getty images Rares sont les auteures ayant la délicatesse de s’agenouiller devant un mystère, plutôt que de vainement tenter de l’épingler en trop de mots.

Écrire, c’est aussi savoir ne pas tout écrire. Parlez-en à Lucile de Pesloüan, dont les microfictions distillent un puissant sens de l’ellipse qui dit tout. Il en faut, de la sagesse et de l’empathie envers ses personnages, pour laisser les violons dans leurs étuis, comme dans « L’histoire de Nadia et de Lamia qui un jour se sont rencontrées à l’arrêt de bus », évocation pudique et bouleversante de l’amitié liant deux immigrantes à bout de souffle au coeur d’une métropole moins douce que prévu.

Une femme tente sans trop y croire de soigner son obsession pour les figurines de Woody Allen. Une ribambelle de faux vertueux révèlent la jalousie qu’ils nourrissent pour leurs proches. Une somnambule s’en veut d’avoir dû s’éloigner de sa mère.

Récit de voyage, correspondance, liste, morceaux de carnet et nouvelles au ton plus traditionnel ont tous ici en commun une salutaire confiance envers la poésie qui naîtra dans l’oeil du lecteur soumis à une féconde conjugaison de photos, de collages et de citations intercalés, façon fanzine, entre les blocs de texte. L’artiste s’est d’ailleurs d’abord fait connaître de la marge montréalaise sous le pseudonyme Shushanna Bikini London grâce à une série de publications fabriquées et distribuées à la mitaine.

« Lire ce que les gens ont dans la tête semble être fascinant. Cela évite certainement de plonger dans ses propres abîmes », écrit celle qui cosignait en 2017 l’album pour adolescents et adolescentes (et manifeste féministe) Pourquoi les filles ont mal au ventre ? (Éditions de l’Isatis).

Ajoutons que lire ce que Lucile de Pesloüan a dans la tête est fascinant, parce que rares sont les auteures ayant la délicatesse de s’agenouiller devant un mystère, plutôt que de vainement tenter de l’épingler en trop de mots. Voilà une façon aussi élégante que rusée de lutter contre ceux qui ne savent envisager le monde qu’en plaçant ce qui le compose dans des cases.

Extrait de « Les histoires de Shushanna Bikini London »

« Tu as cinq ans et tu acceptes de porter des lunettes. À condition qu’elles soient roses. Tu remarques alors toutes les choses que tu ne voyais pas avant, comme les veines bleutées des mains de ta grand-mère.
 
Tu as six ans et tu apprends à lire. Une multitude d’univers s’ajoutent au tien. Depuis, tu as toujours quelque chose à lire avec toi.
 
Tu as sept ans et tu choisis ta meilleure amie d’école pour ses cheveux si longs. Tu rêves de les sentir dans ton dos.
 
Tu as huit ans et tu pleures dans ton bain en apprenant la vérité sur le père Noël. Qu’est-ce qui te rend le plus triste ? Comprendre que l’on t’a menti ou comprendre que tu grandis ?
 
Tu as neuf ans et, d’un coup, la bassesse des adultes t’explose au visage. Tu découvres les mensonges, les interdictions, les non-dits, les violences faites aux plus petits. »

Les histoires de Shushanna Bikini London

★★★

Lucile de Pesloüan, Rodrigol, Montréal, 2018, 136 pages