Michel Lebœuf et Vieux Jack le bouleau

Le biologiste Michel Lebœuf a choisi de prendre comme prétexte une discussion avec un bouleau jaune de sa terre du Piémont laurentien pour livrer ses réflexions sur l’organisation de la vie.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le biologiste Michel Lebœuf a choisi de prendre comme prétexte une discussion avec un bouleau jaune de sa terre du Piémont laurentien pour livrer ses réflexions sur l’organisation de la vie.

C'est un livre qui peut être lu comme un manuel d’observation de la nature. Ou mieux : comme un manuel de conversation avec la nature. Biologiste, auteur de plusieurs ouvrages scientifiques, Michel Lebœuf a choisi, dans Paroles d’un bouleau jaune, qui paraît chez MultiMondes, de prendre comme prétexte une discussion avec un bouleau jaune de sa terre du Piémont laurentien pour livrer ses réflexions sur l’organisation de la vie. Le bouleau en question s’appelle Vieux Jack. Il a 250 ans.

C’est donc à travers cette conversation que Michel Lebœuf aborde les questions qui lui tiennent à cœur, dont le thème de la collaboration entre les espèces. Lorsque l’on marche en forêt, il faut ouvrir l’œil pour noter les innombrables manifestations de cette coopération, trop longtemps laissée pour compte par la biologie traditionnelle.

« Mea culpa, écrit Michel Lebœuf. Nous, les biologistes, avons commis une grande erreur, qui remonte aux fondements mêmes de notre discipline. Cette erreur, fondamentale, a été de jeter les bases de toute l’organisation du savoir biologique occidental sur la notion d’espèce. »

« Car finalement, écrit-il encore, l’espèce nommée bouleau jaune n’existe pas dans son unicité. C’est un concept que la biologie traditionnelle a inventé. Ce qui est réel, en revanche, c’est l’intersection vivante de forme Betula alleghaniensis : l’arbre et tous les autres organismes vivants qui vivent en lui ou sur lui. »

Face à un roseau commun

Au moment de notre conversation téléphonique, Lebœuf sort de la forêt à L’Assomption. Il travaille à un projet d’endigage du phragmite, ou roseau commun, en plantant des arbres. Cette espèce immigrante et envahissante fait des dégâts importants sur l’écosystème de la région, jusque dans les champs, les lacs et les rivières.

« On est en train de gagner la bataille contre le phragmite. Mais cela coûte tellement plus cher de restaurer que de garder les choses en l’état », dit-il.

Selon lui, la restauration des habitats des espèces est la première urgence en écologie. « On met sous le chapeau du réchauffement climatique tous les maux de l’environnement, dit-il. Mais la menace la plus imminente pour la biodiversité, c’est la fragmentation, la perte et la disparition des habitats. » Dans son livre, Michel Lebœuf explore le concept d’écosystème jusque dans le corps de l’humain. « Idem pour l’espèce humaine, qui n’est aussi qu’une vue de l’esprit. Ce qui est tangible, manifeste, c’est l’intersection vivante de forme Homo sapiens : l’humain et tous les autres organismes vivent en lui et sur lui. De même que tous les liens, tous les flux qui l’unissent aux autres intersections de la toile », lui dit Vieux Jack.

« L’humain fait partie de l’écosystème, poursuit le biologiste. Si on le met toujours en opposition avec la nature, on ne réglera jamais rien. On fait partie de cette nature. »

L’individu comme écosystème

À cet égard, certains exemples cités par Vieux Jack sont éloquents. « Biologiquement, tu n’es pas un individu, poursuit l’arbre, tu es un écosystème. Dans ton corps, 9 cellules sur 10 appartiennent à d’autres formes de vie que toi. Seulement dans ton intestin, on trouve 100 fois plus de gènes étrangers que ceux qui composent ton propre génome. Mais rassure-toi, en biomasse, ton ADN demeure tout de même maître des lieux. » On appelle cette unité « l’holobionte », une « unité de biologie composée de l’hôte et de tous les micro-organismes qu’il abrite ». C’est un concept développé en 2008 par le couple de microbiologistes Ilana Zilber-Rosenberg et Eugene Rosenberg.

Ici, on passe constamment du très grand, comme à la cime d’un arbre, à l’infiniment petit, à scruter les micro-organismes qui le peuplent. Vieux Jack lui confie d’ailleurs que chaque feuille d’une forêt naturelle peut abriter 4000 espèces différentes de bactéries. En milieu urbain, on trouve davantage de bactéries liées à l’espèce humaine, soit à la présence de métaux lourds dans l’environnement. Si on calcule que « la surface foliaire totale de tous les végétaux de la planète représente le double de la surface terrestre de la Terre », cela fait en effet une force vivante incontournable…

Le tronc bien au sol, dans le bruissement de la forêt, Vieux Jack nous invite par exemple à découvrir la frullanie, cette plante qui prend la forme d’une toile d’araignée brunâtre incrustée dans son écorce. Cette frullanie, explique-t-il, ne vit que dans des environnements verticaux. Et dans la simple eau contenue dans ses coupes grouillent une multitude d’animaux microscopiques qui produisent des déchets riches en azote.

Le livre, comme la forêt, fourmille d’autres exemples de coopération, qui prennent des formes toutes plus étonnantes les unes que les autres. On y apprend par exemple que, alors que fourmis et chenilles ne font généralement pas bon ménage, les fourmis acceptent de protéger les chenilles de papillon bleu, qui en échange leur fournissent un délicieux liquide sucré.

Paroles d’un bouleau jaune

Michel Leboeuf, Éditions MultiMondes, Montréal, 2018, 239 pages