«Les derniers jours du Commandant»: la patrie et la mort

Entre le drame et la comédie, l’auteur montre l’état de désintégration de ce pays d’Amérique du Sud, sans savoir encore que le pire était à venir: les pénuries alimentaires, l’inflation galopante, la réélection controversée de Nicolás Maduro.
Photo: Francesca Mantovani Gallimard Entre le drame et la comédie, l’auteur montre l’état de désintégration de ce pays d’Amérique du Sud, sans savoir encore que le pire était à venir: les pénuries alimentaires, l’inflation galopante, la réélection controversée de Nicolás Maduro.

Certaines statistiques sont difficiles à assimiler : selon des données de l’Observatoire vénézuélien de la violence, 19 336 assassinats ont été dénombrés en 2011 dans ce pays d’Amérique du Sud. Une moyenne de 52 homicides par jour. Ou de deux morts violentes chaque heure de chaque jour.

Des chiffres étourdissants que rappelle Alberto Barrera Tyszka, qui fait vivre dans Les derniers jours du Commandant, son quatrième roman, un petit groupe de personnages évoluant à Caracas, la capitale du pays, dans les jours qui ont précédé le décès du président vénézuélien Hugo Chávez en 2013.

Entre le drame et la comédie, l’auteur y montre l’état de désintégration de ce pays d’Amérique du Sud, sans savoir encore que le pire était encore à venir — les pénuries alimentaires, l’inflation galopante, la réélection controversée de Nicolás Maduro.

Écrivain, scénariste et journaliste vénézuélien né en 1960, Alberto Barrera Tyszka a aussi publié en 2004 une biographie d’Hugo Chávez, personnage politique hors norme, artisan de la « Révolution bolivarienne », ancien putschiste et tribun exceptionnel.

En 2012, alors qu’Hugo Chávez se fait soigner une fois de plus à Cuba pour le cancer qui le ronge, un médecin oncologue se voit confier par son neveu chaviste un téléphone portable, avec lequel l’un des gardes du corps du président aurait capté des images de son ultime opération à Cuba.

En parallèle, un journaliste sans travail accepte dans l’urgence et sans être inspiré d’écrire un livre sur Chávez, alors que la femme qui lui louait un appartement, une bourgeoise installée depuis des années à Miami, vient de rentrer à Caracas et tente de les expulser, lui et sa famille.

Au même moment, une journaliste américaine fascinée par le personnage d’Hugo Chávez, tout comme par d’autres leaders charismatiques latino-américains, débarque à Caracas.

De son côté, une fillette doit reprendre contact avec le monde extérieur après l’assassinat de sa mère, qui l’avait étouffée sous une paranoïa sécuritaire.

Chacun ici semble évoluer à travers un « voile d’ambiguïtés ». Les cancérologues amateurs abondent et les rumeurs les plus folles se propagent. La mort d’un grand leader est l’un de ces moments où l’Histoire s’accélère, tandis que le réel et la fiction se dévorent entre eux.

Le mot d’ordre révolutionnaire de Chávez, « La patrie ou la mort », a fait son temps. Pour la société vénézuélienne, la dialectique est peut-être devenue celle-ci : la patrie et la mort.

Dans ce roman, paru en espagnol en 2015, Alberto Barrera Tyszka entrelace au moyen d’une narration efficace les fils de son histoire afin d’illustrer la rapide décomposition d’un régime qui se fondait sur le charisme et les visions d’un seul homme, un simple fonctionnaire qui « parlait comme s’il était Che Guevara ».

Une critique du « chavisme » qui ne bascule pas dans le manichéisme aveugle et la radiographie rapide d’un pays en crise où les valeurs morales sont plus que jamais mises à mal.

Extrait de « Les derniers jours du commandant »

« Chávez n’avait renversé aucun dictateur. Il n’avait repoussé aucune invasion. Mais il parlait comme s’il était Che Guevara, comme s’il appartenait à la phalange des grands combattants latino-américains. Son verbe était ardent et sa réalité était tempérée : il n’avait fait que remporter des élections dans un pays pétrolier. Il n’avait jamais affronté un danger imminent au cours d’une action militaire. C’était un fonctionnaire, pas un guérillero. »

Les derniers jours du Commandant

★★★ 1/2

Alberto Barrera Tyszka, traduit de l’espagnol par Robert Amutio, Gallimard, Paris, 2016, 272 pages