Trois fictions pour ados sondent l’embrigadement et leurs effets collatéraux

De gauche à droite: Dounia Bouzar, Isabelle Rossignol et Arnaud Cathrine
Photo: Astrid Di Crollalanza / DR / Robert Laffont De gauche à droite: Dounia Bouzar, Isabelle Rossignol et Arnaud Cathrine

Comment se construire soi-même, à l’adolescence, dans un monde qui donne chaque jour des signes brutaux de déliquescence ? Voilà la question que posent Dounia Bouzar, Arnaud Cathrine, Isabelle Rossignol et Christophe Petot dans trois fictions attendues ce printemps. Trois textes qui explorent les chemins tortueux qui conduisent parfois les êtres vulnérables vers l’embrigadement.

Retrouver ses racines

Doublement piégé
★★★
Dounia Bouzar, Saltimbanque, Paris, 2018, 224 pages

Depuis la mort de son grand-père Geddy, Axel Edouk cherche un sens à sa vie. Avec son aïeul, il apprenait beaucoup de la culture musulmane, du Maroc, terre natale, et de Dieu. Une spiritualité, un passé, un monde pourtant rejeté par son père, Mohammed, juge antiterroriste marocain et athée.

« Il a tant vécu le racisme qu’il a renié ses origines au point de les oublier… Il a tellement souffert d’avoir quitté son village qu’il en a oublié son histoire et avalé la mienne avec… » raconte l’adolescent.

C’est en discutant sur les réseaux sociaux qu’Axel espère trouver des réponses à ses questions, comprendre la vie, la mort. Parmi ses nouveaux amis virtuels, Bachira répond à ce vide. Sensible à ce qu’il raconte, à l’écoute de sa soif de spiritualité, elle lui parle d’Allah, du « vrai » islam, des musulmans « authentiques » — par opposition au kâfir — et parvient rapidement et habilement à l’endoctriner.

Par amour pour elle et pour servir Allah, il est prêt à devenir martyr et à se faire exploser à l’intérieur de l’Assemblée nationale. Avec Doublement piégé, l’anthropologue et auteure Dounia Bouzar — qui nous a déjà offert Ma meilleure amie s’est fait embrigader — raconte un récit à deux voix. Celle de cet adolescent en manque d’assise et d’identité culturelle qui exprime par ses gestes la volonté de servir une cause, et celle d’un père qui, à l’opposé, lutte contre les groupes djihadistes.

Si l’angle permet de voir toute la vulnérabilité du jeune homme, d’être le témoin impuissant de son aveuglement tout comme de l’organisation calculée du groupe terroriste, la volonté d’éduquer le lectorat, de lui expliquer les rouages de l’endoctrinement supplante le dynamisme de l’intrigue. Le ton moralisateur, le repentir du garçon tout comme le sentiment de culpabilité du père ont par ailleurs pour effet de présenter des personnages plutôt coincés et sans spontanéité et d’offrir au final un roman éducatif.

Idéal de pureté

Les âmes vives
★★★ 1/2
Isabelle Rossignol et Christophe Petot, Talents hauts, 2018, Paris, 176 pages

Avec Les âmes vives, Isabelle Rossignol met en scène Inès Khaber, une jeune fille qui, tout comme l’Axel de Bouzar, est peinée d’avoir perdu sa grand-mère, seul lien avec la culture berbère qui lui restait. Rebutée par l’apparat de la vie parisienne, les publicités subjectives exposant le corps des femmes, le regard des hommes sur elle, Inès trouve sur un forum une voix pour l’écouter.

Celle de Gégé, un intermédiaire charmeur qui lui vante la foi musulmane, l’invite à suivre le Prophète et surtout à rencontrer un imam qui saura la guider vers cette pureté à laquelle elle aspire. Et la voilà prise au piège, endoctrinée, prête à s’immoler devant des otages pour exprimer son engagement religieux.

Le désir d’accéder à une vie plus saine, à défendre bec et ongles un idéal est palpable dans la démarche de l’héroïne. Sans cautionner la manoeuvre, le discours permet de faire la lumière sur ce qui peut mener une adolescente à se faire prendre dans les filets d’un groupe extrémiste. À la suite de l’attentat, Inès est placée dans un établissement pénitentiaire où elle accède à un encadrement particulier qui lui permet de s’exprimer et de tenter de comprendre ce qu’elle vient de vivre. La rencontre avec un imam — qui n’a rien à voir avec le cliché rencontré par Inès — brise à cet effet les préjugés entourant la culture musulmane.

La force de ce roman réside surtout dans cette approche singulière du problème. Grâce à des personnages entiers, notamment Gégé, un faire-valoir sans foi ni loi, à une trame bien ficelée, laquelle permet de saisir l’organisation terroriste de l’intérieur, Les âmes vives s’inscrit dans ces oeuvres ouvertes qui laissent le lecteur poursuivre la réflexion, se questionner sur le monde. Inès se laisse embrigader non par manque d’intelligence, ni même par naïveté. Elle le fait par soif de pureté, mais aussi par manque de spiritualité, d’histoire commune à laquelle s’ancrer.

Adolescence écorchée

À la place du cœur. Saison 3
★★ 1/2
Arnaud Cathrine, Robert Laffont, Paris, 2018, 304 pages

Caumes vient de publier son autobiographie, dans laquelle il se raconte corps et âme, se met à nu, exposant par la même occasion ses relations, son amour, ses amis, sa famille, ses deuils. Alors que tout le monde encense son écriture, sa douce Esther le trouve immonde, lui en veut d’avoir été si impudique.

Dans À la place du coeur, troisième opus qui clôt la série « Saison », Arnaud Cathrine remet en scène ce jeune homme bouleversé par l’amour, toujours hanté par la mort d’Hakim — victime des attentats au Bataclan — et porté par un désir de reconquérir Esther, le tout sur fond sociopolitique tendu, une France aux prises avec la montée de l’extrême droite.

S’appuyant sur l’actualité, plus précisément sur les faits de la dernière campagne présidentielle, Cathrine expose la tension et la peur vécues par la génération Z, celle qui vote pour une première fois. Voter contre Marine Le Pen, sans pour autant voter pour Emmanuel Macron, il faut faire un choix. Mais lequel ? Les jeunes affrontent leurs idées dans la rue, chacun cherchant à renverser l’autre.

On retrouve ici ce personnage écorché, désillusionné par une société en manque de repères, par une adolescence qui doit composer avec le terrorisme omniprésent. La langue populaire nous plonge au coeur de cette jeunesse française et permet de prendre le pouls de ce qui l’anime et de ce qui lui fait peur. Bien heureux, toutefois, que la saison s’achève parce que Cathrine semble à bout de souffle. Les états d’âme du héros s’étirent en longueur et la part de social dans le texte s’insère de façon beaucoup moins naturelle que dans les titres précédents.

Elle devient pratiquement un prétexte afin que Caumes puisse retrouver son ancienne amoureuse. Roman d’amour avant d’être un roman sociohistorique, cette saison ultime a tout de même le mérite de mettre en scène une jeunesse heurtée par le climat politique tendu de ce XXIe siècle.