«Bad féministe»: la bonne féministe est une mauvaise féministe, selon Roxane Gay

Roxane Gay: «Nous abordons tous le féminisme différemment et c’est parfait ainsi, pour peu que nous le fassions afin de défendre l’idée que les femmes méritent l’égalité et l’équité en toutes choses.»
Photo: Jay Grabiec Roxane Gay: «Nous abordons tous le féminisme différemment et c’est parfait ainsi, pour peu que nous le fassions afin de défendre l’idée que les femmes méritent l’égalité et l’équité en toutes choses.»

Paru en 2014 aux États-Unis, le populaire essai Bad féministe dresse le portrait d’une féministe refusant tous les dogmatismes, fière de lire Judith Butler tout en écoutant Kanye West (bien qu’en se bouchant parfois un peu les oreilles). Extrait d’un récent échange par courriel entre Le Devoir et son auteure, Roxane Gay.

Dans la mesure où l’on admet que le féminisme de l’une (ou de l’un) n’est pas forcément celui de l’autre, est-il toujours possible de critiquer le féminisme discutable de certaines figures publiques ? La fille du président américain, Ivanka Trump, qui se dit féministe, ne serait-elle au fond qu’une bad féministe ?

Ivanka Trump ne correspond pas du tout à la définition de ce qu’est une bad féministe. Son féminisme n’est pas enraciné dans de bonnes intentions.

Elle utilise le féminisme pour des motifs opportunistes. Ce n’est pour elle qu’un mince bouclier recouvrant la promotion qu’elle fait d’elle-même et son adhésion à un capitalisme égocentrique.

Elle est transparente et nous y voyons clair. C’est absolument acceptable et nécessaire de critiquer les gens et d’examiner leur féminisme, mais je crois que nous devons être prudents et ne pas faire comme s’il n’y avait qu’un seul féminisme qui les domine tous.

Nous abordons tous le féminisme différemment et c’est parfait ainsi, pour peu que nous le fassions afin de défendre l’idée que les femmes méritent l’égalité et l’équité en toutes choses.

La notion de privilège social soulève la colère de beaucoup de gens. Pourquoi est-il nécessaire de l’employer ?

Parce que tout le monde jouit de différents privilèges, peu importe son milieu.

Cette notion ne devrait pas être employée comme une arme ou comme un outil pour réduire au silence des gens que l’on ne souhaite pas entendre.

La notion de privilège nous permet plutôt de comprendre d’où nous venons, et ce contexte est toujours utile.

La question de la place que la fiction devrait réserver aux femmes, aux personnes racisées, de même qu’aux membres de la communauté LGBTQ fait immanquablement surgir la crainte d’un imaginaire sous l’emprise d’une rectitude politique étouffante. Que répondez-vous à ceux qui crient à la censure lorsqu’un critique met en lumière les stéréotypes qu’embrasse une oeuvre ?

Ces craintes sont parfaitement absurdes. Lorsque nous demandons aux gens de dépeindre la différence fidèlement, nous demandons simplement aux auteurs de bien faire leur travail.

Quiconque considère que c’est de la censure est probablement au fait qu’il n’est qu’un auteur, et un penseur, limité.

Ces gens ont peur que leurs propres limitations soient révélées au grand jour.

Y avait-il à vos yeux un certain racisme à l’oeuvre dans la façon dont les médias ont traité la récente logorrhée du rappeur Kanye West sur Twitter, ainsi que son appui à Donald Trump ?

Non. Kanye West est un penseur insipide et superficiel qui se croit profond et libre. Ce n’est pas raciste de souligner qu’il est un musicien très talentueux, mais qu’autrement, c’est un idiot qui ne mesure pas son influence, ni à quel point c’est dangereux pour quelqu’un comme lui d’appuyer Donald Trump.

Le féminisme n’est pas une religion

La bad féministe regarde la téléréalité, porte du maquillage, aime le sexe et entonne même parfois les rimes irrécupérablement misogynes de rappeurs américains. La bad féministe ressemble en fait beaucoup à la féministe que vous côtoyez au quotidien — du moins si vous avez ce bonheur. Parler de consentement, dénoncer la culture du viol, exiger que les femmes héritent au petit écran d’un autre rôle que celui de faire-valoir plus ou moins affriolant, oui, mais entrer en religion, non.

 

Ennemie des chapelles idéologiques, Roxane Gay revendique son droit à l’erreur. Espérer un monde meilleur pour la moitié de l’humanité ne prémunit (heureusement) pas contre les contradictions ou contre le doute. « La bad féministe est une féministe dont les opinions sont appelées à changer. […] Son succès repose sur de beaux échecs », résume Martine Delvaux dans une fougueuse préface.

 

Recueil de textes brefs entre le blogue et l’essai universitaire, le manifeste de Roxane Gay, fille d’immigrants haïtiens, fait oeuvre utile surtout lorsque l’intellectuelle se questionne sur ses propres a priori. « À un moment donné, je me suis mis dans le crâne que les féministes étaient un certain type de femmes », reconnaît-elle. Son regard sur la culture populaire, pas toujours le lieu des représentations les plus encourageantes, réjouit encore davantage. Comment prendre la fiction littéraire ou télévisuelle au sérieux si elle s’entête à repousser à sa marge l’expérience de celles que l’on associe à la différence, tout en prétendant décrire notre monde avec justesse ?

 

Malgré une traduction bancale et certains passages ancrés dans une actualité déjà lointaine, Bad féministe rappelle qu’il n’est peut-être pas complètement vain de s’interroger sur les intentions derrière le féminisme pop d’une Beyoncé, mais qu’il vaudrait sans doute mieux consacrer la majorité de ses énergies à combattre les vrais ennemis de l’égalité.

Bad féministe

★★★ 1/2

Roxane Gay, Édito, Montréal, 2018, 352 pages