Les arpenteurs d’un monde fini

L’île de Kerguelen, plus gros morceau d’un petit archipel accroché aux confins de l’océan Indien, est un territoire français depuis sa découverte en 1772.
Photo: Dimitri Damasceno L’île de Kerguelen, plus gros morceau d’un petit archipel accroché aux confins de l’océan Indien, est un territoire français depuis sa découverte en 1772.

Pourquoi part-on ? Pour Cédric Gras, celui qui rêverait de grands ailleurs arrive aujourd’hui trop tard. Beaucoup trop tard. Les grandes découvertes géographiques ne sont plus de ce monde. « Dire qu’il fut des hommes pour découvrir Angkor enlacé par la jungle. » Et peut-être pire encore, croit-il, « le voyage lui-même est devenu un vestige ». Ne reste plus alors qu’à écrire, à peser ses souvenirs alourdis de nostalgie pour une époque que nous ne connaîtrons jamais.

Né en 1982, après des études de géographie — dont une petite année à Montréal —, Cédric Gras a depuis parcouru le Tibet, la Chine, les plateaux de l’Asie centrale avant de travailler pour les Affaires étrangères françaises. Il a aussi longtemps écumé la Russie (voir Vladivostok, neiges et moussons et L’hiver aux trousses : voyage en Russie d’Extrême-Orient).

Entre les méditations, le survol d’anecdotes de voyage, la remembrance et la chasse au tourisme, le baroudeur se livre dans Saisons du voyage à une sorte de confession d’un enfant du siècle.

Une confession lucide et contagieuse, libre et russophile. « Il faut voyager pour prendre le pouls du monde. Il ne s’agit pas seulement d’être “bien informé”, dans une empathie sélective. On ne peut pas aveuglément prendre chaque fois parti pour celui qui se trouve le plus à l’ouest. »

Marcher dans sa tête

C’est un peu la même passion des confins qu’éprouve François Garde avec l’île de Kerguelen, plus gros morceau d’un petit archipel accroché aux confins de l’océan Indien, entre l’Antarctique et l’Australie, territoire français depuis sa découverte en 1772 par le navigateur breton Yves Joseph de Kerguelen. Un vrai « finisterre » français peuplé surtout d’éléphants de mer, de manchots, de pétrels et de quelques rennes — comme les lapins, introduits par l’homme.

François Garde, qui est aussi romancier (Ce qu’il advint du sauvage blanc, L’effroi, Gallimard, 2012 et 2016), a été au début des années 2000 « administrateur supérieur des Terres australes et antarctiques françaises », petit sommet de sa passion pour ces « îles de la Désolation ».

Avec trois compagnons de route, l’auteur de Marcher à Kerguelen a effectué pendant 25 jours il y a quelques années la traversée à pied et à vue de cette île inhospitalière à peu près grande comme la Corse. Vent de face ou de travers, vent de côté (tous les côtés), la vérité est implacable : « Kerguelen est voué au vent. » Lestés de leurs sacs de 25 kilos, soumis aux éléments, les quatre voyageurs aguerris vont traverser ce paysage déchiqueté de fjords, de baies et de péninsules. « Au fond, quel que soit le décor, on marche toujours dans sa tête. »

Et marcher à Kerguelen, cette terre de Caïn australe, c’est aussi un peu remplir le vide avec des mots, faire sonner la topographie et faire rêver le lecteur avec des mots comme bombement, nunatak, névé, calotte, replat, sandur. « La Terre est ronde, écrit Cédric Gras. On s’est trompé d’époque. On a raté nos vies. Il nous reste la poésie. »

Extrait de « Saisons du voyage »

« La liberté ce n’est pas être maître de sa journée, non, la liberté c’est se faire gifler par le vent. La liberté c’est boire aux lacs salés du Changtang sous la blancheur du Kunlun. La liberté, c’est se battre pour un peu de chaleur dans l’immensité d’un plateau aussi vaste que l’Amazonie ou l’Antarctique. La liberté, c’est l’absence d’alternative. Ne compte que la survie. La liberté, c’est la fuite en avant. »

Saisons du voyage / Marcher à Kerguelen

★★★★

Cédric Gras, Stock, Paris, 2018, 224 pages / François Garde, Gallimard, Paris, 2018, 240 pages