Le parler vrai de Manon Massé

L’exercice du livre étonne Manon Massé, qui explique que la chose était tout sauf «naturelle» chez elle.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’exercice du livre étonne Manon Massé, qui explique que la chose était tout sauf «naturelle» chez elle.

Le souvenir, rétrospectivement, prend une nouvelle teinte. En 1994, alors qu’elle forme un bataillon de militantes en vue de la marche Du pain et des roses, qui a marqué d’une pierre blanche l’actualité sociale cette année-là, Manon Massé, aujourd’hui co-porte-parole de Québec solidaire, demande alors à ses troupes de formuler leur rêve le plus fou et donne l’exemple en formulant le sien : elle souhaite devenir « première ministre du Québec, rien de moins » !

« Nous sommes 12 ans avant l’émergence de Québec Solidaire, 20 ans avant mon élection à l’Assemblée nationale », relate dans Parler vrai (Écosociété) celle qui a été placée sur la route de cette prestigieuse fonction par les délégués de son parti, advenant une victoire de QS aux prochaines élections. L’essai, produit dans une très grande discrétion dans les derniers mois, remonte le fil de l’engagement et éclaire à dessein quelques bribes du passé de la politicienne atypique. Il est lancé en grande pompe cette semaine.

« Pour moi, à l’époque, être première ministre, c’est d’avoir les moyens politiques et économiques d’orchestrer une vaste campagne d’éducation populaire à l’échelle du Québec », poursuit-elle, c’est « permettre à tout le monde de cheminer dans leur compréhension du monde, des systèmes d’oppression et de leur donner les outils nécessaires pour le changer ». Et quand elle regarde ça, à quelques mois d’un débat des chefs et d’un scrutin, elle se dit : « C’était quand même pété, comme rêve fou. »

Rencontrée au début de la semaine dans la cour intérieure d’un centre de réadaptation de l’est de Montréal où elle a atterri après une mauvaise chute en ski, Manon Massé semble oublier très vite sa condition quand on fait remonter ce vieux souvenir à la surface. « Déjà, à ce moment-là, j’avais cette envie de redonner le pouvoir au peuple », dit-elle. « Dans ce livre, qui n’est pas une autobiographie, je voulais asseoir quelques-unes de mes expériences de vie, celles qui expliquent pourquoi je suis là aujourd’hui et pourquoi je vais être au débat des chefs. »

Parler vrai ! L’exercice du livre étonne la principale intéressée qui explique que la chose était tout sauf « naturelle » chez elle. « Je suis plus une conteuse qu’une écrivaine », dit celle dont les mots ont été mis en forme par Jérémie Bédard-Wien et par l’équipe de la maison d’édition ouvertement engagée à gauche. La complicité et les nombreuses mains qui ont participé à l’écriture de ce « livre de conviction », comme elle le définit, n’enlèvent rien à la sincérité du propos, assure-t-elle.

Le bouquin ne relèverait pas non plus du plan de communication, mais, ajoute-t-elle, d’un exercice de correction des perceptions, nécessaire pour lui permettre de sortir de la caricature et des images figées dans lesquelles la militante, ouvertement lesbienne, à l’expression de genre sortant de la norme, est trop souvent cantonnée.

Abattre les préjugés

« Je me rends compte que, en dehors du Plateau [et des quartiers alentours], le monde ne me connaît pas beaucoup, dit Manon Massé. Et ce n’est pas à coups de clips de sept secondes que les gens vont découvrir qui est ce personnage qu’est Manon Massé, ce qu’elle a dans le ventre et de quel bois elle se chauffe. » Elle ajoute : « Quand on me rencontre en personne, les préjugés tombent immédiatement. Par ce livre, je veux développer une relation intime avec les lectrices et les lecteurs, pour arriver au même résultat. »

C’est qu’à trop s’insurger, on finit par avoir l’air constamment enragé, reconnaît l’originaire de Windsor, près de Sherbrooke, d’une famille ouvrière et catholique. C’est là qu’elle a commencé à percevoir les inégalités et les injustices. Puis, en théologie à l’Université de Montréal, en 1983, elle rencontre la discrimination. Un camarade de classe, Michel, est empêché de faire sa prêtrise parce qu’il est homosexuel. Manon monte aux barricades pour le défendre. « L’injustice, je ne suis pas capable [de la voir] », répète-t-elle 35 ans plus tard. Il y est aussi abondamment question de la marche Du pain et des roses, ce cri collectif contre l’injustice. Elle y fera la connaissance de Françoise David et placera, ce jour-là, sa colère sur une nouvelle trajectoire.

« Quand tu passes ta vie à t’indigner, à lutter contre les inégalités, à parler pour ceux qu’on oublie tout le temps, tu finis par avoir l’air d’être dur, radical», dit la politicienne partie en guerre contre l’establishment. « Ce n’est pas dans mon tempérament. J’ai une colère constructive en moi, c’est un moteur, mais il ne vient pas avec de l’amertume. Je suis une battante et une guerrière de la paix. Pour moi, ce n’est pas la haine qui résout les problèmes, qui fait avancer les choses, c’est l’amour. »

En symbiose avec QS

Quand Manon Massé parle vrai, elle n’hésite pas à répéter, dans la vie comme dans son livre qui puise allègrement dans le programme de QS, pour illustrer les valeurs de l’aspirante première ministre. Sur le revenu minimum garanti, sur les énormes salaires des médecins qu’il faut réduire, sur les écoles privées qu’il faut cesser d’entretenir avec des fonds publics, écrit-elle, et sur l’indépendance du Québec qu’il faut cesser de voir comme une revanche sur l’histoire, mais plutôt comme l’écriture d’une nouvelle histoire qui regarde vers l’avenir, avec tout le monde à bord. « Ce livre n’est pas un résumé de programme de QS, assure son auteure. Mais les valeurs du parti sont dans mon ADN. »

La formule est simple, à l’image du reste de son bouquin qui ne fraye ni avec « l’écriture littéraire ni avec les concepts » de manière calculée. « Je voulais que le monde ordinaire sache que ce livre a été écrit pour eux », avec un « parler vrai » que Manon Massé maintient très bien entre plusieurs garde-fous, particulièrement depuis novembre 2017 et le débat au sein de QS sur la plateforme électorale du parti. La Commission nationale des femmes avait proposé de retirer le terme « patrimoine », jugé trop machiste, pour « héritage culturel ». Manon Massé a appuyé la mesure, devenant la cible de critiques virulentes qui se sont rendues jusqu’au Bye bye cuvée 2017. Elle reconnaît que, depuis, sa parole s’est un peu « polie ». « Ça fait peur, des événements comme ça, dit-elle. Pour la première fois, j’ai eu l’impression que je mettais le parti dans la merde. Pendant trois semaines, on a parlé que de ça, éclipsant tout le reste de la plateforme. »

La « machine est épeurante », dit-elle en parlant de la joute dans laquelle elle est désormais engagée pour faire de la « politique autrement ». « Nous ne voulons pas nous faire élire pour gouverner, mais pour changer les règles du jeu », répète-t-elle, quitte à ne pas toujours parler vrai au début, reconnaît-elle indirectement. « Aujourd’hui, je ne m’empêche pas de dire des choses, mais je choisis mes mots avec plus de précautions. » Et ce, parce qu’elle est entrée en résistance très tôt dans sa vie avec « une croyance profonde en l’humain », dit Manon Massé. « Humain qui me déçoit aussi souvent, parce que justement il est humain. »

Parler vrai

Manon Massé, avec Jérémie Bédard-Wien, Écosociété, Montréal, 2018, 176 pages

23 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 24 mai 2018 01 h 39

    Tiens,

    elle a déjà appris la contorsion pour mieux paraître. «Elle ne veut pas gouverner mais changer les règles»... ça veut dire quoi? Se créer un petit royaume qui fonctionnerait selon ses désirs uniquement? Heureusement, elle en restera là: parler bougon.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 24 mai 2018 09 h 06

      Quel pain et quelles roses pour les personnes prostituées? Quel monde meilleur dans une si grande ouverture à la laïcité ? À l'identité de genre?

      Manon Massé dit que pour elle être première ministre c’est : « permettre à tout le monde de cheminer dans leur compréhension du monde, des systèmes d’oppression et de leur donner les outils nécessaires pour le changer ». Désolée, mais elle ne pourra pas cocher la case : défaire le système d’oppression qu’est la prostitution. Elle ne pourra pas non plus cocher la case : induire une réelle laïcité dans la société québécoise. Ni cocher la case avancement des droits des femmes face à une identité de genre qui mouline ces droits.
      Reconnaître la prostitution comme un travail plutôt que de le dénoncer comme un système d’oppression, comme une violence, ne concourt aucunement à faire de la société une société meilleure. Cela permet davantage de conforter les prostitueurs et les proxénètes à un droit d’acheter et de vendre le corps des femmes (qui sont majoritairement prostituées). De conforter les prostitueurs dans l’assouvissement de tous leurs désirs de dominer, la prostitution étant un acte de domination avant tout : s’il peut être prétendument «consentant» il n’est jamais consensuel.
      Cela permet également de renforcer la croyance chez les femmes prostituées et toutes les femmes qu’elles sont non seulement nées pour un petit pain, mais qu’elles sont au service des désirs des hommes. Rien à voir avec les roses! Ces femmes ne feraient pas partie du peuple à qui elle dit vouloir redonner le pouvoir; l’autonomisation (empowerment) n’aurait aucune autre avenue que l’asservissement de ces femmes. Un système d’oppression validé, confirmé, sanctionné, entériné!

    • Johanne St-Amour - Abonnée 24 mai 2018 09 h 07

      Et quel combat contre l’establishment religieux, sexiste, misogyne et parfois intégriste? Une ouverture béate à la laïcité qui n’en est plus une?
      Et juste du «parler vrai» dans le militantisme pour faire accepter l’identité de genre dont certaines décisions font reculer les droits des femmes à la liberté et à l’égalité? Des femmes qui doivent maintenant partager avec des hommes qui «sentent» qu'ils sont des femmes les dortoirs, vestiaires, les toilettes, les sommets des podiums parce que les compétitions testostéronées les privent de cette gloire? Qui fait disparaître des mots et concepts comme «père», «mère», «paternité», «maternité»? Un knock-out du genre sur le sexe! D'autant plus que ce militantisme d'identité du genre renforce les stéréotypes combattus depuis des années par les féministes!
      Une vision tronquée du progressisme qui ressemble parfois davantage à du néo-libéralisme, de l’individualisme!

    • Christiane Gervais - Abonnée 24 mai 2018 12 h 47

      J'endosse entièrement la lecture que fait Johanne St-Amour de la dynamique dont s'inspire Manon Massé.

      Et je trouve toujours étrange que l'on appelle "préjugés" ce que les autres réfutent, contestent ou dont ils ne veulent pas. Non, je n'ai pas de préjugés, mais des "jugés" à partir de la réalité et non de l'auto-idéalisation de Madame Massé.

      Depuis des décennies nous voyons évoluer Manon Massé, elle s'est radicalisée en rejetant un féminisme universel pour trancher en faveur d'un féminisme intersectionnel, tribal, exclusif, favorisant les exceptions mais rejetant la majorité qu'elle considère probablement ne pas faire partie du "vrai monde".

      Une première ministre, ou celle qui aspire à le devenir, doit s'ouvrir à toutes et tous, pas uniquement aux convaincus, ceux qui partagent la même idéologie et elle sait créer des alliances, pas les saborder ou les trahir.

    • Christian Montmarquette - Abonné 24 mai 2018 13 h 27

      À Johanne St-Amour,

      "Quel combat contre l’establishment religieux, sexiste.. " - Johanne St-Amour

      - Que proposait donc de faire votre PQ avec sa Charte des valeurs?

      De prendre autorité sur les musulmanes; de leur dicter comment s'habiller et de leur faire perdre leurs jobs en les foutant à la porte de la fonction publique, en plus de cultiver la haine et des préjugés contre une minorité.

      - Quelle belle manière d'aider ces femmes à s'émanciper !

      Christian Montmarquette

    • Christian Montmarquette - Abonné 24 mai 2018 13 h 34

      @Johanne St-Amour ,

      "Reconnaître la prostitution comme un travail plutôt que de le dénoncer comme un système d’oppression, comme une violence, ne concourt aucunement à faire de la société une société meilleure" -Johanne St-Amour

      - Pensez-vous que criminaliser les travailleuses du sexe qui n'ont souvent pas d'autres moyens de survie, qui plus est, n leur faisant vivre une vie souterraine incapable de déclarer leurs revenus les aidera d'avantage?

      Christian Montmarquette

    • Johanne St-Amour - Abonnée 24 mai 2018 21 h 29

      Les femmes qu'on prostitue ne sont pas criminalisées, sauf si elles sollicitent des prostitueurs près des lieux où il y aurait des enfants. Et tous les groupes féministes ont contesté cette partie de la loi C-36.
      Ce n'est sûrement pas avec Québec solidaire que ces femmes auront d'autres moyens de survie puisqu'il les conforte dans leurs activités! La vie souterrainne, même les femmes qui sont prostituées dans des pays où on a décriminalisé la prostitution continuent à la vivre. Très peu déclare leur activité. C'est l'omerta. Et le crime organisé continue à faire de l'argent sur le dos de ces femmes, la différence c'est que c'est légal! Ici le groupe Stella, entre autres, fait très bien son travail aussi de convaincre la FFQ et QS que les femmes n'ont pas d'autres avenues. C'est comique parce qu'en Suède on propose des avenues aux femmes qui décident de quitter le milieu. Lorsque le gouvernement a décrété ce qu'on appelle maintenant le modèle nordique, il a fait une grande campagne de publicité disant que la prostitution était une violence et a accordé - et accorde encore- de l'argent afin que les femmes sortent de ce milieu d'oppression. Alors il y en a des moyens, QS ne veut pas les prendre. Manon Massé non plus, conforté qu'elle est par le lobby proprostitution.

  • Gilles Théberge - Abonné 24 mai 2018 04 h 10

    Manon aura à faire face à une compétition qui ne la laissera pas dire n'importe quoi, y compris son délire
    « matrimonial », entre autres incongruités.

    Elle a d’aprèsmoi des croûtes à manger. De plus la perspective de la voir devenir « premier ministre », si cela peut exciter certains fanatiques de cette secte, cela repoussera ceux qui réfléchissent à l’avenir.

    • Benoît Landry - Abonné 24 mai 2018 08 h 47

      Quel délire matrimonial ? Aaaaahh oui vous faites allusion à l'incompréhension de texte qu'un journaliste a démontré en s'imaginant, parce qu'on voulait remplacer un mot dans une proposition que Qs voulait élimininer le mot partimoine du vocabulaire du Québec. C'est vrai que beaucoup de monde ont fait des gorges chaudes autour de cette histoire qui n'était même pas à l'ordre du jour dans notre congrès. Vous devriez vous informer correctement avant de délirer vous-mêmes

    • Jean-Charles Morin - Abonné 24 mai 2018 16 h 57

      Le diable est dans les détails, Monsieur Landry.

      QS a comme point commun avec le PQ cette propension a s'enfarger dans les fleurs du tapis pour n'importe quel prétexte, le plus souvent futile. Il y en a qui se font une spécialité de détourner le débat pour une virgule ou une expression bien anodine et qui en font toute une affaire... Avec cette approche pudibonde si caractéristique des "purs et durs", la langue devient un terrain miné et en politique, la bêtise si soigneusement entretenue ne pardonne pas. Les adversaires de QS n'en demandent pas tant!

  • Jacques Morissette - Abonné 24 mai 2018 05 h 04

    Un parti politique n'est pas dérangeant, s'il ne s'approche pas trop de l'antre du pouvoir. Et la grosse machine est bien rodée, prête à attaquer, au besoin.

    Quand je lis les principes de Manon Massé, je la trouve sympathique. «La « machine est épeurante », dit-elle en parlant de la joute dans laquelle elle est désormais engagée pour faire de la « politique autrement ».» Tant que QS n'est que petit acteur dans la pièce, il n'est pas dérangeant, c’est même un atout au besoin pour un parti politique classique au pouvoir.

    Elle a bien raison de dire cela. Si QS était élu avec la majorité et qu'elle devienne Premier ministre. La fameuse machine dont elle parle, malheureusement, ferait tout ce qu'elle peut pour les faire tomber, aussi vite que possible, d'abord leur représentation, l'image et ensuite le parti comme tel.

    Il y a déjà des démocraties dans le monde qui font élire des partis politiques vraiment sympathiques à la population. Même si tous les partis politiques le prétendent. Une fois élue, la machine dont elle parle donne naissance à un monstre qui s'appelle contre-propagande, dans le pays et la machine est mondiale. Les affirmations de la machine ne sont pas toujours honnête, le seul but étant de les faire tomber.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 24 mai 2018 08 h 10

    Le Principe de «Meter»...

    « Parler vrai ! », c'est comme «caqueter» sur les « vraies affaires »...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 24 mai 2018 08 h 12

    Le Principe de «Meter»...

    « Parler vrai ! », c'est comme «caqueter» sur les « vraies affaires »...