Roman québécois - Intérieur clair-obscur

La guerre, des secrets familiaux et une adolescence qui bourgeonne: un terreau fertile pour tisser une oeuvre enveloppante et pleine d'infimes ramifications. En 1944, dans la grande maison familiale de Hameau-La-Fontaine près de Paris — baptisée Les Nymphéas —, Maude, 14 ans, rousse, chatoyante, curieuse, observe la vie éclore autour d'elle. Cette jeune narratrice insatiable, qui «a avalé un moulin à paroles quand elle était petite», évolue entre ses cinq soeurs, sa mère et deux cousins. En l'absence de son père et de son frère, éloignés momentanément par la guerre, au milieu de ce petit clan de survivantes hautes en couleur, Maude s'abandonne à son imagination galopante et à ses désirs naissants.

La guerre? À part la mauvaise qualité des fraises et les alertes nocturnes, pour elle, la guerre n'existe pas. Tout entière tournée vers son rêve impossible d'avoir quatorze ans à jamais, entre la peur et le désir, elle ne voudrait exister que dans l'instant. «C'est-à-dire plus tout à fait du sexe des anges et pas encore celui des femmes, plus qu'une enfant un jour sur deux, disons, une bêtise sur deux, une enfant à la beauté intacte, aux seins encore embourgeonnés, au visage mangé par le rire... » Gourmande et curieuse, les sens en éveil, habitée par l'«exquise panique» de se sentir vivante, la jeune narratrice avance toutes griffes dehors, comme un chat qui s'étire avec volupté. Mélange de Zazie, de la Bérénice de Ducharme et des enfants terribles de Cocteau, Maude se raconte ses histoires d'une voix cristalline et irrésistible. L'amour? «C'est froid dans le cou, c'est agréable, c'est comme une chatouille.» C'est «un accent aigu mis à la beauté».

Second roman de José Claer, écrivain de quarante ans qui oeuvre auprès d'un centre d'artistes de l'Outaouais, Les nymphéas s'endorment à cinq heures présente une écriture étonnamment assurée, originale, pleine de rythme et de reflets. Une prose transparente, par bonheur nettement moins chargée d'images et de mots que dans Nue, un dimanche de pluie (Vents d'Ouest, 2001), mais toujours sous l'influence sensible des arts visuels. Sous la plume alerte de José Claer, un poisson rouge dans un bocal peut ressembler à «un coup de soleil sous l'eau», une voix murmurée se change en «présence bleue». Et les chapitres s'y succèdent comme des tableaux: «Intérieur rouge de Cornélia», «Extérieur parisien», «Intérieur des amitiés particulières». C'est à coup de petites touches pleines de sensualité que l'on y compose une toile plus vaste, de l'exergue au dénouement.

Et partout, à travers chacun des personnages, coule la grande sensibilité de José Claer pour l'univers et l'intimité des femmes — la couleur dominante de ce que l'on connaît de son oeuvre jusqu'à présent. Celles qui, par absence ou par évidence, préfèrent les caresses entre femmes. Celles qui naissent à leur sexe. Celles qui subissent la guerre, celles qui ne lui ont rien demandé. «La guerre se fait avec deux mots, le verbe avoir et le verbe être. Non avec tuer, envahir, violer, bombarder, trahir, emprisonner, haïr. Avoir comme dans "avoir plus", étendre tentaculairement son territoire. Être comme dans "être plus fort", étendre sa suprématie aux autres peuples, aux autres races.» Et nous, demande Maude à sa mère, comment nous situer au milieu de tout cela? «Nous, on a moins et on est moins.»

Roman d'initiation et de passage, Les nymphéas s'endorment à cinq heures évoque avec finesse cette fuite obligée qui nous fait tous basculer, parfois en une heure, du monde de l'enfance vers l'âge adulte. Maude choisit de courir vers la vie sans un regard pour ce qu'elle laisse d'elle-même derrière elle: sa famille, son innocence, ses jeux d'enfant. Et peut-être aussi son regard enchanté. Car tout comme l'amour, la guerre la rattrapera au passage, avec sa violence d'acier et ses crimes d'occasion.

Un petit roman beau comme un bouquet de poésie.