Dessiner dans les décibels

Case tirée de «De concert»
Photo: La mauvaise tête Case tirée de «De concert»

« Comment fais-tu, Luz, pour dessiner tout en assistant à un concert ? » C’est Philippe Manoeuvre, le pape du journalisme rock français, qui pose la question au vénérable caricaturiste de presse de Charlie Hebdo dans la préface de Alive (Futuropolis, 2017), sa profession de foi envers le pouvoir salvateur de la distorsion vomie trop fort par les amplis d’une salle crade.

« Le plus intéressant est de dessiner l’énergie des musiciens sur scène. Quand on regarde les photos dans les magazines, on s’aperçoit que les musiciens ne transpirent pas pendant les trois premiers morceaux. Aujourd’hui, les groupes ont une peur terrible de leur image… Avec un crayon, même de loin, je peux dessiner la sueur, le petit truc qu’on ne voit que pendant un concert », explique-t-il dans cette anthologie de ses reportages musicaux en bédé parus dans différents magazines au cours des vingt dernières années.

Témoigner de la salutaire et (parfois) salissante explosion d’énergie d’un show, telle est aussi (entre autres) la mission du supergroupe derrière De concert, formé des Québécois Jimmy Beaulieu, Sophie Bédard et Vincent Giard, ainsi que du Français Singeon. Ce feuilleton bédéesque, imaginé autour d’un même concert des groupes d’indie rock montréalais Heat et Solids, vient grossir une pile aussi haute que les monticules d’amplis de KISS de bandes dessinées aspirant à traduire l’irremplaçable incandescence du rock.
 

Illustration: La mauvaise tête Case tirée de «De concert»

Le site Web rock-et-bd.com recensait déjà près de 200 rejetons de ce mariage infernal entre perdants indociles, consommé à la fin des années 1960 grâce à l’univers de l’underground comix, qui dévoyait alors le comic book traditionnel en le traînant dans la boue providentielle du sexe, de la drogue et de la débauche (de décibels).

À l’été 2015, le président de la maison de production Heavy Trip, Michaël Bardier, constate que Jimmy Beaulieu achète une quantité troublante d’albums de ses poulains, dont Heat et Solids, sur la plateforme Bandcamp. Un projet de cadavre exquis (en bédé) émerge dans le temps qu’il faut pour inviter son voisin guitariste à jammer. « C’est vraiment des milieux, la musique et la bédé, qui se ressemblent. On est tous des gens qui travaillent beaucoup trop pour la gloire ou l’argent qu’on reçoit en retour », fait valoir l’auteur de Ma voisine en maillot et de Comédie sentimentale pornographique.
 

À l’instar de Luz, le fervent mélomane de 44 ans sort souvent son carnet dans les salles de spectacles qu’il fréquente pour sa part seul, « parce que personne n’aime la même musique que moi et que c’est pas vrai que je vais écouter du Radiohead comme tous les gens de mon âge ». Une noble opiniâtreté le contraignant parfois à partager une table avec des fans un brin lourdauds de prog rock, une des scènes les plus consternantes, et hilarantes, de De concert.

« On pourrait penser que la bande dessinée aurait davantage en commun avec la littérature, poursuit-il, parce que c’est plus près formellement, mais on a en commun avec la musique indépendante de faire — avec ferveur !, de manière tonitruante ! — quelque chose de culturellement méprisé, qui appartient à l’enfance ou à l’adolescence dans les yeux de bien des gens. »

Les amis de l’underground

Pour Vincent Giard, « la bédé, c’est moins le rock que le punk. C’est quelque chose que, contrairement au cinéma, tu es capable de faire seul avec tes propres moyens, sans compromis, sans avoir à faire fonctionner une équipe gigantesque. Tu travailles l’objet au complet, à ta manière, et c’est plus facile de demeure intègre, parce que si tu es le moindrement malin, tu peux t’autoéditer, mettre ça sur le Web. Il n’y a pas grand-chose de plus punk que de tout faire toi-même ».

 
Photo: Futuropolos Case tirée de «Alive»

Parmi ses bédéistes rock préférés, le cofondateur de La mauvaise tête désigne entre autres Sébastien Lumineau, qui a contribué au collectif Nous sommes Motörhead (Dargaud, 2009) et aux deux tomes de Rock Strips (Flammarion, 2009 et 2011). Presque tous les grands groupes de classic rock comptent d’ailleurs aujourd’hui leur bédé biographique, un genre où les tentatives effrontées de passer à la banque abondent autant que sur les ondes FM — méfiez-vous.
 

Au Québec, le manuel pour guérir les plaies vives d’une rupture à l’aide du second album du groupe Weezer, Pinkerton (La mauvaise tête) d’Alexandre Fontaine Rousseau et François Samson-Dunlop, peut aujourd’hui se réclamer du statut de livre-culte. Vous y aurez peut-être déjà décelé l’influence (revendiquée par ses auteurs) d’une autre bédé rock, la série Scott Pilgrim de Bryan Lee O’Malley, dans laquelle un jeune bassiste doit affronter les ex de sa nouvelle flamme, façon jeu vidéo.

En attendant le livre qui documenterait l’histoire d’Offenbach (on peut rêver), ajoutons à cette petite liste la punkette prêtant son nom au Minimax (Colosse) de François Donatien, ainsi que le travail de Julien Dallaire-Charest, qui signe depuis quelques mois sur son blogue une série d’entrevues bédés avec des artistes de passage chez le disquaire Le Knock-Out, du quartier Saint-Roch à Québec.

« Le rock et la bédé, ce sont des arts issus de la culture populaire qui se sont rencontrés dans l’underground auquel les avait contraints une certaine culture dominante », observe Alexandre Fontaine Rousseau. Non, les amitiés nées au sous-sol ne meurent jamais.

Trois bédés rock à lire avec le volume à 10

Punk rock et mobile homes de Derf Backderf (Éditions Ça et là, 2014)

Parce que le rock a de tout temps été le plus efficace des ascenseurs sociaux, le pauvre Otto Pizcok s’arrache au parc de roulottes d’où il grandit pour devenir le roadie de Joe Strummer des Clash.

Le local de Gipi (Gallimard, 2005)

Le bédéiste italien rend hommage au refuge inviolable que devient pour des ados leur local de répétition, où il fait bon avoir éternellement 16 ans, et oublier ce qui nous attend de l’autre côté de la porte, une fois sa guitare débranchée.

But I Like It de Joe Sacco (Futuropolis, à paraître en juin)

Bien avant de témoigner des funestes contrecoups de la guerre de Bosnie-Herzégovine ou du conflit israélo-palestinien, l’Américain Joe Sacco accompagnait dans une tournée européenne ses amis de The Miracles Workers afin de vendre leurs gaminets et de dessiner leurs sales gueules de paumés du rock.