Jacques Godbout face à la cohérence du travail d’une vie

Aujourd’hui âgé de 85 ans, l’écrivain et cinéaste reste un intellectuel à l’esprit vif qui jette un regard aiguisé sur le monde où il a vécu.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Aujourd’hui âgé de 85 ans, l’écrivain et cinéaste reste un intellectuel à l’esprit vif qui jette un regard aiguisé sur le monde où il a vécu.

Il a le verbe facile et l’état d’âme rare. « Je n’ai pas d’âme », va-t-il d’ailleurs jusqu’à dire en riant. Est-ce une boutade ?
 

Romancier sans être romantique, Jacques Godbout n’en écrivait pas moins des poèmes aux filles lorsqu’il était adolescent. Aujourd’hui âgé de 85 ans, l’écrivain et cinéaste reste un intellectuel à l’esprit vif qui jette un regard aiguisé sur le monde où il a vécu. C’est ce monde, le Québec du dernier siècle, qu’il décrit dans son autobiographie De l’avantage d’être né, qui paraît ces jours-ci chez Boréal.

En avant-propos, il dit avoir écrit ce « récit de mémoire pour conjurer la peur d’une démence et découvrir une forme de cohérence dans le travail d’une vie ».

Le titre De l’avantage d’être né fait référence au titre du célèbre ouvrage d’Émile Cioran De l’inconvénient d’être né. « Plus qu’un clin d’oeil, c’est un refus de tomber dans le pessimisme intégral et de dire que c’est horrible d’être né », dit Godbout. Il faut dire que le cinéaste et écrivain est né sous une bonne étoile, dans le Québec des années 1930. Son père est le neveu de l’ancien premier ministre libéral du Québec Adélard Godbout, et le jeune Godbout l’admire.

On l’accompagne ici dès ses débuts à l’école primaire, puis aux côtés de Robert Bourassa, ami de longue date, qui lui confiera d’ailleurs dès l’âge de 12 ans son ambition de devenir premier ministre.

Godbout, pour sa part, rêvera longtemps de devenir peintre. Finalement, la vie et les circonstances l’emmèneront plutôt au cinéma — il oeuvre longtemps à l’ONF — et à la littérature. C’est aux côtés de Robert Bourassa que Godbout fréquente le collège Jean-de-Brébeuf, avec les Pierre Bourgault et Pierre Nadeau.

Passionné de voyage, avide, curieux de tout, Godbout visitera alors le Mexique, puis l’Europe et l’Éthiopie, aux côtés de son épouse, qui l’est encore aujourd’hui, Ghislaine Reiher.

Révolution tranquille

Il revient au Québec en pleine Révolution tranquille, qui était en fait, remarque-t-il, une révolution accélérée. Le jeune Godbout, qui a depuis l’adolescence des idées anticléricales très arrêtées, se retrouve à diriger le premier numéro de la revue Liberté. Il veut y publier un texte anticlérical de Gilles Constantineau.

« Mes camarades de la revue Liberté me disent : “C’est impossible, on ne peut pas attaquer le clergé comme cela.” Ils me démettent de mes fonctions, retirent l’exemplaire et décident de publier un nouveau numéro avec Hubert Aquin comme directeur », se souvient-il.

Dans ce Québec en ébullition, il côtoie des gens de différentes allégeances politiques, de Robert Bourassa à Jacques Parizeau en passant par Pierre Bourgault. Fervent défenseur de la langue française, il est l’un des fondateurs de l’Union des écrivains du Québec (UNEQ).

« Les gens ne vivaient pas dans des cellules, dit-il. Je passais parfois un dimanche avec Jacques Parizeau et René Lévesque, la discussion portait sur la politique, mais aussi parfois sur la culture. Les uns et les autres lisaient aussi d’autre chose. Lévesque était un boulimique de littérature. […]. Mon travail, si on peut appeler cela comme ça, dans ces discussions, était de les convaincre de faire attention à ceci ou à cela. J’essayais de les orienter de ma petite manière, comme une éminence blanche. »

Référendum

En 1976, il vote pour le Parti québécois, même s’il doute de sa victoire. À l’occasion du référendum de 1980, il dirige le comité du Oui dans Côte-des-Neiges. Il votera de nouveau Oui en 1995, mais il a entre-temps appuyé l’accord du lac Meech.

« Les résultats du référendum m’ont peiné, mais ils ne m’ont pas étonné », écrit-il.

Jacques Godbout l’admet, il n’est pas romantique « si romantique signifie de rêver d’un monde idéal et fleur bleue ».

Pour lui, l’idée de l’indépendance a été importée d’Europe par des intellectuels et ne trouve pas écho dans le commun des Québécois.

« En vérité, écrit-il, cette idée d’indépendance est née en Europe dans la tête de Québécois partis étudier là-bas, mais le peuple ne se sent pas aliéné comme ses intellectuels et ses artistes, il est américain de plain-pied. La majorité des citoyens rêvent de séjourner à Old Orchard en hiver et à Las Vegas au jour de l’An, certainement pas de bronzer sur la rive gauche en récitant du Jacques Prévert. »

Pour lui, ce concept d’indépendance est européen, précisément parce que l’Europe est formée de différents petits pays. « Il y a beaucoup de pays en Europe, dit-il. Ici, il y en avait deux. »

En vérité, l’idée d’indépendance est née en Europe dans la tête de Québécois partis étudier là-bas, mais le peuple ne se sent pas aliéné comme ses intellectuels et ses artistes, il est américain de plain-pied

Du nationalisme, il dit sans ciller que « c’est une maladie infantile du patriotisme ». « Je suis un patriote, mais je ne suis pas nationaliste. » Ses positions, notamment lors du dernier référendum, tiennent davantage de la stratégie que des convictions viscérales. « Ceux qui croient aux rapports entre différents gouvernements qui établissent une fédération entre eux avaient le droit de dire : “Nous allons donner un mandat à Lucien Bouchard, pour aller négocier une nouvelle entente” », explique-t-il.

« C’est ce que Lévesque avait demandé. Sur le plan politique, j’étais favorable à l’accord du lac Meech. C’est une entente pratique, il n’y a pas d’idéologie là-dedans. »

Il ajoute d’ailleurs que son indépendantisme n’est pas non plus inspiré de ressentiment, envers l’Autre ou envers l’Anglais colonisateur.

« Combien de personnes ont voté pour l’indépendance avec ressentiment, parce qu’ils en veulent aux Anglais, à l’Autre, aux étrangers », dit-il.

Dans son livre, Godbout raconte qu’un froid s’est installé, entre lui et Gaston Miron, avant le référendum de 1995. Miron souhaitait que le droit de vote à ce référendum soit réservé aux seuls natifs du Québec, ce qui aurait exclu, notamment, l’épouse de Jacques Godbout, née en Haïti, et son fils, né en Éthiopie.

Vieillir

Le dernier chapitre du livre de Godbout est intitulé De l’avantage d’être octogénaire.

« Né en 1933 à Montréal, dans un pays tranquille à l’abri des guerres, des famines, des tremblements de terre, des volcans ou des révolutions, je n’ai connu ni drame ni tragédie et je confesse mes privilèges », conclut-il.

Le monde dans lequel grandissent ses arrière-petits-enfants, ajoute-t-il, est beaucoup plus complexe que celui qui a été le sien. L’Internet est partout. Son dernier documentaire, Derrière la toile, portait d’ailleurs sur le journalisme à l’ère numérique. Pour lui, comparer cette invention à celle de l’automobile revient à comparer une bombe atomique à un obus.

Jacques Godbout sur…

les ambitions de Robert Bourassa

« Bobby, donc, alors que nous attendons le bus pour aller au collège, m’annonce du haut de ses 12 ans qu’il sera un jour premier ministre du Québec. »

Refus global

« À mon avis, le Refus global prend rétrospectivement tout son sens aujourd’hui ; au moment de sa publication, en 1948, le choc culturel a été étouffé : Borduas, renvoyé de l’École du meuble, s’est exilé à New York comme Riopelle et Barbeau, puis à Paris comme Marcelle Ferron. Il ne restait plus à Montréal suffisamment d’automatistes pour inquiéter les grenouilles de bénitier. »

le Québec

« Comme en Californie [1983, film de Jacques Godbout et de Florian Sauvageau sur l’influence du nouvel âge californien sur le Québec] est le bon exemple d’une tendance à l’utopie chez les Québécois canadiens-français. Ce n’est pas qu’ils se prennent pour d’autres, ils aiment “devenir autres”. C’est le pays du mimétisme culturel : un peu comme les Parisiens, nous plongeons dans une mode puis dans une autre avec une déconcertante facilité. »

le référendum de 1980

« Président pour le Oui dans le comté de Côte-des-Neiges, j’ai participé avec Pierre Bourgault à une grande assemblée publique au cours de laquelle Pierre a déchiré son diplôme d’officier de l’armée canadienne pour marquer le coup. Il savait comme moi que nous ne pouvions pas l’emporter, et pourtant, il haranguait la foule avec fougue. Il y a eu tant d’hésitations au cabinet de René Lévesque sur le libellé de la question référendaire qu’on peut se demander ce que le parti voulait vraiment. »

Cuba et le socialisme en 1959

« À un journaliste qui lui demandait comment il avait réussi son putsch alors que tant d’autres avaient échoué, Fidel a répondu qu’il était arrivé au bon moment. On entend des intellectuels montréalais espérer réaliser au Québec un “Cuba du Nord” ! Comment imaginer que Washington accepterait d’être soudain pris en sandwich entre deux utopies ? Les socialistes ne comprennent rien à la géographie. »

De l’avantage d’être né

Jacques Godbout, Boréal, Montréal, 2018, 288 pages