«Les platanes d’Istanbul»: à coeur ouvert

«Istanbul appartient à tous ceux qui veulent bien l’envahir. C’est une ville généreuse qui se laisse manger la laine sur le dos de ses coupoles. Elle est surpeuplée et elle s’en accommode.»
Photo: Ozan Kose Agence France-Presse «Istanbul appartient à tous ceux qui veulent bien l’envahir. C’est une ville généreuse qui se laisse manger la laine sur le dos de ses coupoles. Elle est surpeuplée et elle s’en accommode.»

En 2011, Tassia Trifiatis-Tezgel a quitté Montréal avec armes et bagages pour Istanbul, où elle n’avait pourtant jamais mis les pieds. Elle a tout laissé derrière, raconte-t-elle, surtout des femmes. « Les femmes étaient les points reliant toutes les droites de ma géographie interne. »

Elle s’est installée à la périphérie de la métropole turque avec son mari d’origine kurde, non loin de l’aéroport Atatürk, dans « un quartier religieux et surpeuplé » loin du Bosphore et des secteurs historiques qui le bordent.

L’auteure de Judas et de Mère-grand (Leméac, 2007 et 2010), qui vit aujourd’hui à Toronto, raconte cette parenthèse de trois ans dans Les platanes d’Istanbul, un court récit illustré de quelques jolies aquarelles de Caroline Lavergne — dont il s’agit du premier livre comme dessinatrice.

Avec un certain sens de la formule, l’auteure y évoque son exil à coups d’instantanés de la vie quotidienne : des scènes de marchés publics, sa fascination pour les platanes de la ville, des rencontres.

Un regard tourné vers l’intérieur, un peu naïf et forcément partiel, myope au tumulte et aux agitations politiques, alors que les événements de la place Gezi se sont déroulés en 2013. « Istanbul, écrit-elle, appartient à tous ceux qui veulent bien l’envahir. C’est une ville généreuse qui se laisse manger la laine sur le dos de ses coupoles. Elle est surpeuplée et elle s’en accommode. »

Entre un « Istanbul à contempler et un Istanbul à incarner », elle deviendra ainsi l’amie d’une jeune femme originaire du Kurdistan turc, Özlem, arrivée depuis peu elle aussi, qui donnera naissance à un petit garçon atteint d’une rare maladie dégénérative.

Une rencontre vraie et un drame plus vrai encore qui servent ici de fil à un récit qu’elle nous livre à coeur ouvert.

Extrait de « Les platanes d’Istanbul »

« Quand mon entourage apprenait que j’habitais Istanbul, on me parlait souvent du nombre d’habitants. En effet, la population de la ville avait doublé en quinze ans. Je m’étais fréquemment demandé qui étaient ces gens et pourquoi ils étaient venus en si grand nombre, si rapidement. Dans le cas de la famille d’Özlem, leurs villages avaient brûlé, avec les écoles dedans. Des régions entières du Kurdistan semblaient être désertées petit à petit et la pauvreté exacerbée de ce territoire rongé par trois décennies de conflit était un terreau parfait pour la migration interne. »

Les platanes d’Istanbul

★★★

Tassia Trifiatis- Tezgel et Caroline Lavergne, Éditions du Passage, Montréal, 2018, 128 pages