«L'empire du mensonge»: éloge de la connaissance

L'écrivaine sénégalaise Aminata Sow Fall
Photo: Agence France-Presse / Seyllou L'écrivaine sénégalaise Aminata Sow Fall

Une prose dénudée, une absence d’éclat qui exacerbe la sincérité des émotions, une douceur inhabituelle dans la dénonciation, des personnages soudés, à l’abri de la superficialité ; dix ans après sa dernière offrande littéraire, l’écrivaine sénégalaise Aminata Sow Fall n’a rien perdu de sa délicate sagesse.

De sa plume suggestive plutôt que militante, la romancière de 74 ans porte un regard acerbe sur la société sénégalaise, la corruption omniprésente, la course insatiable au gain et au pouvoir, offrant de ce fait une critique universelle des tares de l’humanité moderne, de sa décadence morale, de sa « gymnastique nationale et mondiale » : le mensonge.

À travers des personnages qui ne sont individuellement qu’effleurés au passage, leur force et leur beauté résidant dans les liens qui les unissent, l’auteure souligne et encense les valeurs de curiosité, de dignité, de courage et de fraternité dont elle déplore l’étiolement progressif.

Ces protagonistes, ce sont les membres de trois familles réunis dans un espace commun, une cour paradisiaque où se partagent le plaisir de la nourriture, le devoir de transmission, les joies et les peines. Dispersés par une sévère famine, les enfants grandissent, nostalgiques de cette époque de solidarité. Peu à peu ils se retrouveront et créeront à leur tour une nouvelle cour qui évoluera en un véritable plaidoyer pour l’éducation des enfants et pour l’entraide.

Malgré la misère sous-jacente à la terre de l’hospitalité, les bidonvilles anarchiques sans canalisations, l’absence de services publics, l’omniprésence de la saleté et de la misère, les héros sont animés d’une volonté de réussir dénuée de l’individualisme inhérent à l’ambition. Tour à tour, ils sèmeront les grains d’un rêve, forgeront de leurs propres mains une vie meilleure fondée sur la tolérance et la justice.

Bien que frôlant par moments la dichotomie, ce roman où le bonheur est d’une simplicité exempte de naïveté est une grande ode à la culture et au dépassement de soi. Une rare source d’inspiration.

Extrait de «L'empire du mensonge»

« Petit à petit, l’espace avait changé de visage. Sada avait fini par inspirer, par un incroyable magnétisme, son enthousiasme aux élèves. […] Le plus beau des cadeaux qu’il leur offrit fut d’insuffler, dans le coeur de ces innocents, le bonheur du partage ; de savoir donner un peu de soi et de sentir, au plus profond de son être, l’ivresse et la magie de l’éclosion d’une graine minuscule, de la couver, de l’accompagner jusqu’à l’éruption miraculeuse d’une tige. Et de rêver ! Cela ne faisait pas partie du registre de leurs préoccupations. Rêver… pourquoi pas ? Demain, une forêt… baobabs, caïlcédrats, acacias, palmiers, sarabandes d’oiseaux, concerts aux aurores sous la flûte enchantée de Sada. »

L’empire du mensonge

★★★ 1/2

Aminata Sow Fall, Le Serpent à plumes, Paris, 2018, 125 pages