«Centre»: Sollers entre totems et tabous

L’auteur de «Femmes» et de «La guerre du goût» s’amuse ici avec ironie du désarroi de ses contemporains.
Photo: Jacques Demarthon Agence France-Presse L’auteur de «Femmes» et de «La guerre du goût» s’amuse ici avec ironie du désarroi de ses contemporains.

Qu’est-ce qui nous empêche encore et toujours d’être libres ? Depuis les découvertes de Freud au début du XXe siècle, c’est un peu l’objet de la « science des rêves ».

Écrivain, le narrateur « hypermnésique » et un peu misanthrope de Centre se pose lui aussi la question et se demande quoi faire de son imagination, tout en pourfendant la nouvelle morale, sourire en coin. Il vit avec Nora, une psychanalyste parisienne et polyglotte de 40 ans qui est la petite-fille, nous dit-il, du chef d’orchestre et compositeur américain Leonard Bernstein.

Oreille musicale, mais oreille aussi vouée à capter les préoccupations et l’inconscient de ses patients, la jeune femme « a plutôt des goûts que des opinions ». Leur relation est une sorte de « rêve qui dure ».

Sous une forme légèrement différente, l’écrivain de 81 ans persiste dans la manière et les thèmes qu’il manie depuis longtemps, incapable de résister à nous livrer une énième fois son inventaire personnel des névroses de l’époque — religieuses, sexuelles ou criminelles.

L’auteur de Femmes et de La guerre du goût s’amuse ici avec ironie du désarroi de ses contemporains, de leur indépassable pulsion de mort et de leur esclavage librement consenti face aux séductions du Spectacle et de la technologie. « J’ose l’avouer : je vis chaque minute comme une préparation à être savouré par le néant. »

Avec Centre, plus que jamais chez Sollers, marié depuis longtemps à la philologue et psychanalyste Julia Kristeva, le commentaire mange le roman et le « réduit » tel un cercle concentrique. « Je continue, j’écoute les voix de mes multiples soeurs, le fil de mon existence se déroule et s’enroule, le passé se joue du futur, le présent est toujours central. »

Une théorie intime des exceptions en forme de méditation romanesque, où la psychanalyse renvoie tantôt à la théorie des cordes, tantôt à Dante ou à la musique classique. Alors que « la platitude et la régression l’emportent », à sa manière, Centre est à la fois un grand rire de liberté, une profession de foi et un coup d’épée dans l’eau.

Extrait de « Centre »

« La dette est colossale, le chômage explose, les attentats crépitent, les prisons sont pleines, les banques règnent, les lobbys médiatiques sont déchaînés, le climat est détraqué, l’hystérie, et sa voix saccadée, est à son comble, mais l’eau coule toujours sous les ponts, les arbres fleurissent, et, comme d’habitude, ma complicité est totale avec les oiseaux. Apocalypse ? Non, mutation et transmutation. »

Centre

★★★ 1/2

Philippe Sollers, Gallimard, Paris, 2018, 128 pages