Les critiques littéraires du Prix des collégiens, cuvée 2018

Les finalistes du Prix littéraire des collégiens 2018. De gauche à droite: Jean-Philippe Baril Guérard, Audrée Wilhelmy, Jean-François Caron et Stéphane Larue. Abla Farhoud était absente lors de la photo.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les finalistes du Prix littéraire des collégiens 2018. De gauche à droite: Jean-Philippe Baril Guérard, Audrée Wilhelmy, Jean-François Caron et Stéphane Larue. Abla Farhoud était absente lors de la photo.

​Il y a eu le prix — remis début avril à Jean-Philippe Baril Guérard pour Royal (Éditions de Ta Mère). Il y a maintenant l’hommage rendu par la plume des étudiants aux oeuvres en lice et au gagnant du Prix littéraire des collégiens, cuvée 2018. Des quatre coins du Québec, une quarantaine d’étudiants ont pris part à l’exercice en soumettant un texte critique d’environ 350 mots. Le jury, composé de Christian Bouchard, professeur de littérature à la retraite du collège Laflèche à Trois-Rivières, de Romane Fostier, professeure de littérature au lycée français de Chicago — dont les élèves ont pris part au Prix des collégiens cette année —, et de Fabien Deglise, responsable du cahier Lire du Devoir, en ont retenu cinq. Un choix difficile devant la très haute qualité de l’ensemble des textes soumis.

 
   

La déchéance du roi


Royal
Jean-Philippe Baril Guérard, Éditions de Ta Mère, Montréal, 287 pages

« Tu sens les os de ceux qui arrivent pas à se tenir droits et fiers craquer sous tes pieds, et ça te fait chaud en dedans. » Telles sont les pensées venimeuses du personnage sans nom tiré du roman Royal, de Jean-Philippe Baril Guérard. Cette histoire ne fait pas de cadeau à ce narrateur sardonique qui entend, lui aussi, la mélodie de ses os qui se brisent dans sa douloureuse et incessante course vers la réussite.

Dans ce roman, la Faculté de droit de l’Université de Montréal est un lieu de combat implacable, où les notes deviennent plus importantes que l’origine du monde. Dès l’enfance, cet enfant-roi a saisi les principes du chacun pour soi. Il utilise toutes les armes nécessaires pour décrocher un stage parmi les plus prestigieux de Montréal : la manipulation, la prise de drogues, le détachement…

La perfidie domine donc le récit, et le luxe rehausse la gloire du monarque déchu : chandails Tiger of Sweden, montre Hermès, cravate Louis Vuitton. Il mène la lutte avec justesse dans le « dépotoir de l’humanité » qu’est la Faculté de droit de l’Université de Montréal. Dans les méandres de son esprit confus se cache l’option du suicide s’il ne peut pas être le « roi de la montagne ».

Le roman est écrit à la deuxième personne du singulier, donnant ainsi l’impression que le personnage se juge constamment. La grossièreté du narrateur dépeint davantage sa personnalité diabolique : des surnoms dévalorisants sont attribués aux autres étudiants, les scènes d’ébats sont crues et servent de défouloir pour cet antihéros, et les pensées suicidaires sont exposées de manière si anodine que cela crée un effet de tension permanent.

Royal procure des sensations intenses au lecteur, qui en vient à se questionner lui-même sur sa propre réussite. L’esprit torturé du roman l’amène à sa propre décadence intérieure à mesure qu’il tourne les pages. Si une chose est certaine, c’est qu’il n’en ressort pas indemne.

 
— Myriame Ezelin, Cégep de Trois-Rivières

   

Le poids du retour


Au grand soleil cachez vos filles
Abla Farhoud, VLB Éditeur, Montréal, 2017, 232 pages

Au grand soleil cachez vos filles, c’est le récit émouvant d’une famille dysfonctionnelle perdue en territoire inconnu. Abla Farhoud y raconte le retour de la famille Abdelnour au Liban après quinze années en sol canadien. Enivrés par le soleil et l’air de la côte, ils s’amourachent de ce pays dont ils sont les enfants, à l’écart, encore inconscients du nouvel univers dans lequel ils ont mis les pieds. Le retour à la réalité n’en sera que plus brutal ; le choc culturel, sous-estimé, en écorchera plus d’un au passage.

C’est avec une finesse et une sensibilité exceptionnelles que l’auteure brosse un portrait du Liban des années soixante à partir des souvenirs qu’elle en garde. Chaotique, à l’image du pays où il prend place, le récit s’enchaîne au rythme des secrets bien gardés par chacun des Abdelnour qui refont surface par la force des choses. Dans ce pays de tabous, c’est habité d’un malaise persistant que, page après page, on suit les personnages qui tentent de se dépêtrer des sables mouvants que constitue cette société rétrograde. L’oppression ressentie par Ikram alors qu’elle tente de donner un sens à sa vie libanaise au coeur de cette tyrannie misogyne nous est transmise avec une remarquable vivacité. Le poids de cette dictature phallocrate nous accable alors que les jeunes femmes en sont les victimes. La douleur et le désespoir de ces jeunes adultes qui cherchent leur place dans un monde qui n’est pas fait pour eux nous sont transmis avec une grande acuité.

Par l’envoûtante polyrythmie créée au gré des voix d’Ikram, d’Adib et de Faïzah, Abla Farhoud aborde avec adresse des thèmes difficiles, comme la santé mentale, la recherche de soi, le sexisme. Elle dépeint habilement la complexité du Liban, arrivant à évoquer quelques représentations de ce pays au lecteur qui lui est inconnu. Exploration perspicace et subtile de l’ensemble de la gamme des émotions humaines, le roman émeut par la fragilité de ses personnages. Ligne après ligne, on succombe tous au « grand soleil », le coeur au bord des lèvres, les larmes au coin des yeux.

 
— Jeanne Desrosiers, Cégep Limoilou

   

Une si jolie miniature


Le corps des bêtes
Audrée Wilhelmy, Leméac, Montréal, 2017, 160 pages

Il y a quelque chose de délicat dans l’écriture d’Audrée Wilhemy. Un malaise sous-jacent, une tension semblable à l’humidité lourde d’une journée d’été, lorsque l’on n’arrive pas à savoir s’il pleuvra ou non. Beaucoup de silences aussi, remplis presque uniquement par les bruits des vagues et du vent.

Avec un père souvent absent, la petite Mie, à peine douze ans, se heurte au silence désarmant de Noé, sa mère, qui vit recluse dans sa cabane, petit royaume jamais visité, sauf par les hommes que le désir pousse. Élevée plus par la nature des environs que par le clan dont elle fait partie, la jeune fille s’initie au monde en se projetant dans l’esprit des bêtes qui l’entoure. Observatrice tendre et avide, elle s’efforce de comprendre la sexualité des adultes en étudiant celle des animaux autour d’elle.

L’univers que Wilhemy nous présente est minuscule, limité à une île perdue et à ses huit habitants, mais troublant par son absence de barrières morales. À la fois humains et bêtes, ses personnages sont amoraux, mêlant sans inhibition inceste et brutalité à leur vie de famille. Un portrait qui laisse le lecteur parfois choqué, parfois ému, souvent entre deux chaises.

La force du Corps des bêtes, c’est sans contredit la beauté incroyable du langage qui l’habite. Tant les descriptions que les métaphores sont précises, poétiques, élégantes. C’est magnifique, tout simplement.

Sa lacune, c’est la faiblesse de la trame narrative. L’histoire, forte de non-dits et de petites allusions, avance sans que l’on comprenne véritablement qui sont ces personnages que l’on voit évoluer sous nos yeux. Condamné au rôle d’observateur distant, le lecteur, surtout s’il est moins chevronné, lutte pour comprendre les véritables enjeux du récit et en percevoir l’évolution. La fin en est d’autant plus surprenante, mais a moins d’impact.

Au final, Le corps des bêtes est une petite miniature tout en finesse, une réflexion intelligente sur la nature humaine. S’il manque certes peut-être un peu de substance à cette oeuvre éthérée, elle sera certainement appréciée du lecteur.

 
— Elara Neath Thomin, Collège Dawson

   

L’ivresse du quotidien


Le plongeur
Stéphane Larue, Le Quartanier, Montréal, 2016, 520 pages

À La Trattoria, restaurant abondamment décrit dans Le plongeur de Stéphane Larue, derrière le comptoir, à l’abri de la salle de service se cache un univers explosif où mijotent corvées, substances, humains et fracas. Jeune artiste, addict au jeu et à l’intensité, le narrateur alterne entre ses excès destructeurs et ses tentatives de vivre normalement, sur fond d’éclatantes notes de heavy metal. Que ce soit rue Ontario ou rue Saint-Denis, il finit toujours par trouver une machine à sous ou Bébert, à la fois ange gardien et mauvaise influence, avec qui il peut boire sa misère. Non loin de là, mais dans un univers qui semble parallèle, Marie-Lou, sa copine, et des commandes de dessins d’album l’attendent. Dans ce roman hyperréaliste, où se juxtaposent des descriptions enivrantes qui mettent les cinq sens à profit, dans un quotidien trash et fraternel, tous les hommes et les femmes reposent les uns sur les autres, malgré les mensonges et les petites trahisons.

Stéphane Larue nous transpose avec une force d’évocation inégalée dans ce monde méconnu. Main dans la main avec le narrateur, le lecteur passe avec angoisse et délectation à travers ses crises de dépendance au jeu, ses rushes en cuisine ou ses révélations lors de concerts : « La transe m’avait avalé et je ne savais plus distinguer le haut du bas ni où mon corps s’arrêtait, j’étais devenu la vague houleuse et hurlante de sons et de corps suants. » Tel un verre de bière en plein visage, ce regard chirurgical nous sensibilise sur la réalité de la dépendance et de la plonge avec des repères accessibles et des personnages captivants.

Là où un tensiomètre peine à tenir en place, les coulisses de la cuisine sont bien connues par l’auteur. En effet, Stéphane Larue a toujours travaillé dans ce milieu exigeant et débordant de vies excentriques. Après avoir parcouru les 600 pages du roman à un rythme effréné, on ne peut qu’éprouver un certain relâchement de cet excès de fébrilité après avoir vécu une catharsis au sens fort du terme, un rush émotif digne d’un coup de feu en cuisine ou de l’alignement des cerises sur un écran de loterie vidéo.

 
— Anna Staub, Collège Jean-de-Brébeuf

   

J’ai souvenir encore…


De bois debout
Jean-François Caron, La Peuplade, Chicoutimi, 2017, 414 pages

Vous êtes-vous déjà demandé à quoi ressemblerait un roman écrit par votre mémoire ? Comment nous y retrouver avec tous ces souvenirs qui surgissent pêle-mêle et qui se confondent avec la fiction de nos rêveries et de nos lectures ?

Jean-François Caron a relevé le défi avec brio dans son roman De bois debout, publié par les éditions La Peuplade, dans lequel les lecteurs découvrent le passé d’Alexandre, le protagoniste, à travers les voix de sa mémoire. Les souvenirs du jeune homme remontent à sa conscience lorsqu’il revient dans son village natal, village dans lequel il a été témoin du meurtre accidentel de son père alors qu’il n’était qu’un jouvenceau.

C’est après cet incident qu’Alexandre a trouvé refuge chez Tison, l’ermite au visage brûlé. La douce poésie de Caron raconte de façon touchante comment la puissance des livres a pu réunir ces deux hommes esseulés.

Même si l’histoire semble parfois difficile à suivre en raison de la temporalité débridée de l’oeuvre, tous les fragments de la vie d’Alexandre s’assemblent au fil des pages pour former un tout d’un réalisme incroyable. Puisque le récit est structuré comme la mémoire humaine, en nous faisant voyager dans le temps, nous avons vraiment l’impression d’entrer dans la tête d’Alexandre et d’entendre les voix de son passé.

À travers son oeuvre, Caron aborde le thème du deuil avec sensibilité en racontant comment Alexandre ne cesse de perdre ceux qu’il aime. La narration au « je » utilisée dans plusieurs chapitres rend ces passages très personnels et émotifs, ce qui fait en sorte que les lecteurs peuvent facilement se reconnaître à travers ce qu’Alexandre vit.

Pour survivre à la solitude, le jeune homme trouve refuge dans les livres, ces mêmes livres qui étaient dédaignés par le père tant aimé… L’intertextualité utilisée dans ces extraits est intéressante puisqu’elle témoigne de la façon dont l’auteur a construit son roman à partir d’autres oeuvres.

De bois debout est un roman « qui fait du bien ». L’écriture réconfortante de Caron suggère que l’amour peut survivre à tout, même à la mort, puisque les êtres chers qu’Alexandre a perdus restent bien vivants dans le coeur et la mémoire de ce dernier…


— Dorothée Roch, Cégep régional de Lanaudière (Terrebonne)