L’érotisme, de Sade à #MeToo

Au fil des ans, le rapport personnel à l’érotisme de Chantal Thomas s’est modifié, comme d’ailleurs celui de toute la société occidentale.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Au fil des ans, le rapport personnel à l’érotisme de Chantal Thomas s’est modifié, comme d’ailleurs celui de toute la société occidentale.

C’est dans la pénombre d’un dortoir de pensionnat de Bordeaux, dans le faisceau lumineux d’une lampe de poche, que Chantal Thomas s’est initiée à l’oeuvre du marquis de Sade. Son amant la lui avait offerte, dans l’édition de Jean-Jacques Pauvert. Elle avait 17 ans. C’était en 1967, en France, à la grande époque de la contestation, et Sade, le subversif par excellence, s’inscrivait bien dans l’air du temps. La prose de Sade s’est ainsi faufilée dans la tête et le corps de la jeune femme, qui lui consacra plus tard sa thèse.

« Je le lisais le soir, en cachette, au dortoir, c’était une situation de clandestinité, et Sade s’inscrivait en moi en lettres de feu. Je dois dire que lire Sade, quand on a peu d’expérience sexuelle, le lire en cachette dans les ténèbres d’un dortoir, c’est extraordinairement excitant », dit Chantal Thomas en entrevue.

Cinquante ans plus tard, l’écrivaine, qui est l’invitée du festival Metropolis bleu cette semaine, s’intéresse toujours à l’érotisme. Mais au fil des ans, son rapport personnel à l’érotisme s’est modifié, comme d’ailleurs celui de toute la société occidentale. Chantal Thomas participera samedi à une table ronde sur le thème « L’érotisme est-il toujours subversif ? ».

En entrevue dans le petit hôtel de Montréal où elle est descendue, Chantal Thomas raconte le parcours qui l’a ensuite conduite à s’intéresser, entre autres, à l’oeuvre de Casanova, à qui elle aussi consacré de longues études.

« Je trouve qu’on ne peut parler de l’érotisme que d’une manière personnelle. Je pense à la manière dont j’ai été passionnée par l’érotisme et, selon différentes phases de ma vie, comment j’ai traversé ou été traversée par la question », dit-elle.

Sade, pour qui toute transgression est souhaitable, était selon elle en phase avec l’esprit des années 1960, par ailleurs très marquées par la popularisation de la contraception. « Du point de vue des femmes, l’enjeu était de franchir toutes les formes de limites et de jouir. On ne peut pas l’articuler sans mettre cela en rapport avec la liberté de contraception. Sans la liberté de contraception, il n’y a pas de liberté sexuelle », insiste-t-elle.

Après avoir été « subjuguée » par Sade et avoir beaucoup écrit sur lui, Chantal Thomas s’est intéressée à Casanova, qui correspondait pour elle à une sorte de liberté heureuse, moins sadique évidemment, plus loin des « fantasmes d’excès ». Pour elle, d’ailleurs, cette permissivité érotique de Casanova pourrait trouver des correspondances dans l’époque actuelle, ou plus rien ne semble interdit. Mais ni Sade ni Casanova ne sont des auteurs qui ont été beaucoup lus par des femmes, reconnaît-elle.

La sensualité dans tous ses états

Ces dernières années, Chantal Thomas s’est tournée vers une autre sorte d’érotisme et de sensualité. Elle s’intéresse particulièrement à Colette, qui, sans être un auteur érotique, célèbre la sensualité dans tous ses états. Cette sensualité peut se retrouver dans les gestes menus du quotidien, aussi légèrement, parfois, que par le contact d’un tissu.

Le dernier livre de Thomas, Souvenirs de la marée basse, paru au Seuil, renoue avec l’érotisme à travers la natation.

« Maintenant, je suis très portée sur un érotisme de la natation, dit-elle en entrevue. Ça n‘est pas pour rien qu’on a interdit longtemps aux femmes de se baigner ! »

Présentement, c’est la révolution féministe, qui prend sa place au coeur même de la sexualité, qui retient l’attention de Chantal Thomas.

Bien qu’elle ait longuement étudié Sade, pour qui l’absence de consentement n’était évidemment pas un obstacle à l’assouvissement du désir, Chantal Thomas conteste la pétition, signée notamment par Catherine Deneuve et Catherine Millet, pour la « liberté d’importuner ». Pour elle, il faut d’abord penser à la liberté sexuelle des femmes, et à la liberté de dire non, plus absente que l’on pense sur la surface de la planète. En Arabie saoudite, par exemple, la contraception est toujours illégale.

Et selon Chantal Thomas, des mouvements comme #MeToo pourraient avoir un impact majeur sur la façon de vivre l’érotisme à travers le monde. « Je pense que l’érotisme va subsister, mais différemment », dit-elle. Dans ce contexte, dit-elle, tout peut arriver. Elle regrette d’ailleurs qu’il n’y ait pas davantage de textes érotiques écrits par des femmes. Elle entend par textes érotiques des textes « communicatifs », ceux qu’on appelle aussi les textes qui se lisent d’une main…