«De ton fils charmant et clarinettiste : un ripou sympathique et des curés pédophiles

À l’époque, les curés étaient omniprésents dans la société québécoise.
Photo: iStock À l’époque, les curés étaient omniprésents dans la société québécoise.

Dans les vies antérieures qu’il a connues avant de se mettre à écrire des polars, Richard Ste-Marie a réussi à nourrir sa passion pour les arts visuels et la musique : il y a fait souvent référence dans ses livres précédents, Repentir(s) et Le blues des sacrifiés. Longtemps professeur à l’Université Laval et musicien, il a d’abord vécu la vie des gens d’ici nés dans l’immédiat après-guerre et qui ont subi le joug de toute une génération de curés omnipotents. Ce sont eux qui paient la note dans cette histoire sordide aux odeurs de vengeance.

Tout tourne ici autour d’un enquêteur du Service de police de la Ville de Québec (SPVQ), Marcel Banville. Policier plus ou moins intègre, il a vécu une enfance chaotique et a développé au cours des ans une définition très particulière de la justice en s’accoquinant avec des justiciers et des Robin des bois pas toujours recommandables. Banville est à quelques semaines de la retraite lorsqu’on découvre le cadavre d’un vieux prêtre pédophile dans une mise en scène non équivoque.

Les supérieurs de Banville favorisent la thèse du tueur en série en reliant ce meurtre à celui d’un autre curé pédophile assassiné quelques années plus tôt dans des circonstances similaires. Lorsqu’une nouvelle victime au même genre de passé chargé succombe, brûlée par un cocktail Molotov, le SPVQ donne priorité à l’affaire… et notre ripou sympathique, lui, part à la retraite.

Mais bien sûr, Banville ne réussit pas à faire le vide. L’affaire l’incite même à se remémorer l’omniprésence des curés durant son enfance et il décide plutôt de mener son enquête en parallèle, persuadé que la thèse du tueur en série ne tient pas la route. Il fera donc appel à ses discutables amis pleins de ressources. Grâce à eux, il percera un mystère beaucoup plus noir et complexe qu’il ne le croyait tout en permettant au SPVQ de faire bonne figure en récupérant les sommes exorbitantes amassées par un autre curé sans scrupules.

Certains lecteurs saisiront peut-être mal le comportement des mauvais prêtres que Ste-Marie met ici en scène ; leur domination est aussi totale que la soumission de leurs victimes. Il faut probablement avoir vécu l’époque pour avoir une idée claire de l’ampleur du pouvoir qu’exerçait le clergé au Québec dans les années 1940-1950. Souvent avec de bonnes intentions et parfois, malheureusement, non.

Dans toutes les familles « ordinaires » les curés, surtout même les « bons » curés, exerçaient une domination de tous les instants, qui rythmait le quotidien de tout le monde, et surtout des enfants. On n’ose pas souvent raconter ce qui se passait dans la tête de tous les Croisillons et Croisés d’office qui forment aujourd’hui ma génération ; tout un monde se cache encore derrière des couches de silence…

Il est rare qu’une histoire policière répondant aux critères du genre et reposant sur des personnages solides et crédibles fasse ici, chez nous, surgir les fantômes de ce passé pas très lumineux. Il faut reconnaître à Richard Ste-Marie d’avoir osé entrouvrir la porte.

Extrait de « De ton fils charmant et clarinettiste »

« J’aurais ben aimé que tu voies ça… mais tu pouvais pas : t’étais dans ta p’tite chambre avec tes p’tits dessins pis tes p’tits chocolats pis ta p’tite clarinette. »

 

Je me suis levé d’un bond. Ma mère avait rêvé d’avenir avec ce chien sale ? Elle s’était suicidée à cause de lui ? Aussitôt qu’elle était morte, il lui avait pris tout son argent. Mon argent. Quarante ans plus tard, il la dépouillait de ce qui lui restait de dignité en écorchant la mienne au passage.

 

Le gros porc a ri. »

De ton fils charmant et clarinettiste

★★★

Richard Ste-Marie, Alire, Lévis, 2018, 292 pages