«Foudroyée»: face à face avec le meurtrier de la Fifth Avenue

Grace O’Connell emprunte habilement la technique des «flash-back».
Photo: Phil Rudz Grace O’Connell emprunte habilement la technique des «flash-back».

Ayant quitté son Vancouver natal pour fuir les frasques violentes de son frère aîné Conrad, Veda, trentenaire née de père irlandais et de mère coréenne, croyait pouvoir refaire sa vie à New York. Or, un jour, alors qu’elle monte à bord d’un autobus dans Fifth Avenue, son destin bascule. Un jeune homme de belle apparence, Peter, prend en otages les passagers après avoir tué le chauffeur. Contre toute attente, Veda trouvera en elle le courage d’affronter cet illuminé qui souhaite entraîner les autres vers un monde meilleur.

Tandis qu’elle traverse cette douloureuse épreuve, Veda se rappelle sa jeunesse avec Conrad, dont elle envie les traits moins caucasiens que les siens, et leurs amis, le nonchalant Ted, qui deviendra son premier amour, la flamboyante Anwar, dite Annie, sa meilleure amie, et le sérieux Ali, dit Al, frère aîné d’Annie. De l’enfance à l’âge adulte, Veda a toujours été celle sur qui ses proches ont pu compter. Personne, pas même Annie, ne sait que Veda porte en elle le germe de la violence, d’où sa fascination, voire son obsession, pour le meurtrier de la Fifth Avenue.

Dans Foudroyée, son deuxième roman mais le premier traduit en français, Grace O’Connell emprunte habilement la technique traditionnelle du flash-back de manière à faire languir le lecteur quant à l’issue du drame se déroulant dans l’atmosphère suffocante à souhait du bus, mais, surtout, à lui rendre encore plus insaisissable son atypique héroïne.

« Immaculée » aux yeux des autres, Veda est l’incarnation de la gentille fille qu’on remarque à peine. Par sa façon de décortiquer sa psyché aux différents âges de sa vie, la romancière dévoile divers aspects déroutants de son personnage. À tel point qu’il faudra attendre patiemment que les récits parallèles se recoupent enfin au présent pour saisir toute l’ampleur de sa complexité.

Empruntant quelques motifs au roman Peter Pan, de J.M. Barrie, Grace O’Connell trace un portrait désespéré des hommes de sa génération, transformant Veda en brave et protectrice Wendy et ses personnages masculins, en garçons perdus qui ne veulent pas vieillir. Alors que l’auteure poursuit le récit de Veda après la tuerie, elle critique plutôt vertement les médias qui vampirisent les victimes d’événements tragiques en les offrant en pâture sur toutes les tribunes, pour les oublier aussitôt qu’un autre attentat se produit.

Grace O’Connell force toutefois un peu la note lorsqu’entre en scène une mystérieuse femme reliée à la fusillade de New York, afin de créer un effet de miroir, mais risquant de verser dans le psychodrame. Là où elle excelle, c’est dans l’illustration des aléas de la vie adulte, de ses effets sur les relations familiales, amicales et amoureuses.

Ne lésinant pas sur les détails sanglants ni sur l’ambiguïté de la relation qu’entretiennent Veda et Conrad, la romancière combine à ce portrait de femme ignorant sa réelle valeur un triste tableau familial où l’impuissance des parents, le poids des traditions et l’incommunicabilité mènent vers un sombre destin inéluctable.

Extrait de « Foudroyée »

« J’avais commencé à me faire des entailles de quelques millimètres sur le haut des cuisses. Je le faisais quand je me sentais submergée — peut-être que submergée n’était pas le bon terme, mais je n’en trouve pas de meilleur. Je le faisais rapidement, un petit trait, pas de chichi avec le couteau comme lorsque les filles de ma classe au secondaire tentaient de disséquer une grenouille. Je n’en faisais pas plus d’une ou deux à la fois, et jamais ailleurs, jamais là où quelqu’un pourrait les voir. Ce n’était pas comme la marque sur mon bras en sixième année. Si je m’étais rappelé ça, j’aurais eu honte. Un travail d’amateur. Si je me souvenais de quoi que ce soit, c’était que cette lacération avait détourné l’attention, la mienne, celle d’Annie, celle du professeur et de tout le monde. La douleur comme écran de fumée. »

Foudroyée

★★★ 1/2

Grace O’Connell, traduit de l’anglais (Canada) par Fanny Britt, Boréal, Montréal, 2018, 386 pages