Une sociologie du monde par ses villes avec Erik Orsenna et Nicolas Gilsoul

En 2012, en Malaisie, des ouvriers assemblent une version miniature de Kuala Lumpur, attraction du premier parc thématique Legoland d’Asie.
Photo: Roslan Rahman Agence France-Presse En 2012, en Malaisie, des ouvriers assemblent une version miniature de Kuala Lumpur, attraction du premier parc thématique Legoland d’Asie.

Pas besoin de chercher du côté des dictateurs, des grosses huiles libertaires de la Silicon Valley ou des États à forte tendance hégémonique. Les prochains maîtres du monde sont finalement ailleurs, bien plus proches du citoyen, et même juste de l’autre côté de la porte de leur maison. Qui sont-ils ? Les maires et mairesses des grandes et moyennes métropoles du globe, estime l’auteur Erik Orsenna dans Désir de villes, cinquième chapitre de ses « précis de mondialisation » qu’il cosigne cette fois avec l’architecte et paysagiste Nicolas Gilsoul.

« Progressivement, les États confient aux villes des responsabilités que jusque-là ils assuraient. Progressivement, les villes s’affranchissent de l’autorité des États », écrivent-ils en évoquant le foisonnement de solutions locales visant à combattre le problème global du réchauffement climatique, en parlant des « relations internationales » doublées ou supplantées par les accords entre les cités et en pointant les « réseaux entre maires » qui chaque jour « se révèlent plus puissants ».

La globalité du monde vue par la diversité, les enjeux, les préoccupations, les innovations des villes. Voilà l’étonnant voyage que propose le duo dans ce récit chargé qui fédère un ensemble hétéroclite d’expériences, de faits, de chiffres, d’anecdotes sur la cinquantaine d’agglomérations qui, en date d’aujourd’hui, dépassent sur notre planète les 10 millions d’habitants et sur plusieurs autres moins obèses. Hong Kong, avec ses 65 millions d’âmes concentrées au pied du mont Victoria, Tokyo et Jakarta sont du nombre.

Montréal n’a pas été oubliée, particulièrement pour illustrer la gestion intelligente de la canopée, les parcs d’arbres, dans les programmes de lutte contre le réchauffement climatique par l’éradication des îlots de chaleur.

« La métropole mise sur son patrimoine vert et développe pour le protéger de nombreux outils législatifs et opérationnels cohérents, peut-on lire. Les bienfaits économiques annuels rendus par la forêt urbaine de Montréal sont estimés à plus de [28 millions de dollars]. »

Curieux comme un touriste

Des villes qui se développent en colonisant leur sous-sol, des villes qui s’étendent sur des territoires artificiels construits sur l’eau, des villes qui se sécurisent face à la peur ou qui se disciplinent face à la pollution, Orsenna et Gilsoul déambulent dans les nouvelles réalités de tous ces univers urbains avec la même curiosité qu’un touriste dans les vieux quartiers de Barcelone, de Paris ou de San Francisco.

En matière de développement durable, « à Nouakchott [en Mauritanie], les initiatives les plus prometteuses sont nées dans les quartiers excentrés de Dar Naim et Toujounie », écrivent-ils. Chaque nouveau quartier se développe autour d’un centre de tri communautaire, le premier à être connecté à l’eau et à l’électricité. À Sondgo, ville ultraconnectée de la Corée du Sud, les déchets sont gérés par tube pneumatique, le parc immobilier est entièrement domotisé et le citoyen peut compter sur des services d’éducation et de santé offerts de manière virtuelle, alors que Singapour est le chef de file des « villes éponges », ces villes qui créent des réseaux entre leurs parcs pour mieux absorber les eaux de pluie et éviter les inondations.

Avec ce souci du détail qu’on lui connaît, l’écrivain, en collaboration avec son accompagnateur de circonstance, poursuit son exploration du monde et des humains qui le façonnent, exploration amorcée en 2007 avec Voyage aux pays du coton. L’avenir de l’eau, Sur la route du papier et Géopolitique du moustique ont composé la suite de cette sociologie du présent qui fait escale aujourd’hui au coeur de la ville. Et de son corps.

Car toute ville est un corps, résume Erik Orsenna dans son introduction. Du coup, pour être en santé, elle ne peut certainement pas rester inerte, et quand elle prend soin d’elle, la ville devient forcément « le plus formidable des réservoirs de la vie ».


Extrait de «Désir de villes»

« Les villes littorales ne se laissent pas submerger. Elles repoussent les assauts naturels venus des mers : montée du niveau des océans, ouragans et typhons. Elles assurent désormais la résilience de leur littoral et surmontent l’érosion et la subsidence des deltas. Le temps des digues est révolu, la ville déploie déjà de nouvelles armes, inspirées du monde naturel. L’ennemi semble invisible et atemporel. »

Désir de villes. Petit précis de mondialisation V

★★★ 1/2

Erik Orsenna, Nicolas Gilsoul, Robert Laffont, Paris, 2018, 286 pages