«Le suspendu de Conakry»: la justice de l’antihéros

Jean-Christophe Rufin
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Jean-Christophe Rufin

Pour son seizième roman, Jean-Christophe Rufin s’amuse à nouer les intrigues et à faire éclore les mystères, s’offrant un polar à la manière d’un Agatha Christie — crime, mobile, mode opératoire et enquête à l’appui. À travers un antihéros d’un pathétisme attendrissant, l’écrivain lauréat du prix Goncourt utilise ce genre maintes fois revisité pour exposer les dessous de la diplomatie française.

Dans cette intrigue en tout point classique, exempte en apparence de risques et d’audaces, celui qui a été dirigeant de Médecins sans frontières et d’Action contre la faim, attaché culturel au Brésil et ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie, exploite son passé de diplomate pour ancrer son récit dans le chaos et la moiteur de la Guinée.

Aurel Timescu est un consul de France relégué au placard dans ce château d’eau de l’Afrique. Avec son passé de pianiste de bar borgne, son alcoolisme exclusivement nourri au tokay et son accoutrement improbable tiré tout droit de la Roumanie du XIXe siècle, il détonne parmi ses compatriotes fonctionnaires, dont il est régulièrement la risée.

Son ennui est toutefois trompé lorsqu’un plaisancier anglais victime d’un crime sordide est assassiné avant d’être suspendu au mât de son voilier. Le consul, influencé par sa volonté de justice, enfile son costume d’enquêteur dilettante et entame une enquête en parallèle avec les autorités afin de démasquer les coupables.

À travers l’apparente naïveté et le simplisme désarmant d’Aurel, Rufin décoche avec humour et désinvolture des flèches au paternalisme et aux préjugés de certains de ses contemporains envers le peuple africain, critiquant à la fois la lourde et absurde bureaucratie française et la corruption qui règne au sein de son personnel diplomatique.

Le ton juvénile et la grande sentimentalité dont Rufin affuble son héros — que d’aucuns trouveront très attachant — contrastent grossièrement avec la grande perspicacité et l’instinct de ce dernier, forçant l’auteur à recourir à des techniques frôlant l’ésotérisme pour résoudre une intrigue néanmoins amusante et bien ficelée.

Extrait du « Suspendu de Conakry »

« C’était la salle des machines du consulat. Aurel tenait ce lieu pour une illustration de l’enfer et surtout de l’absurdité. Dans la bousculade et l’agacement, le jeu consistait à demander à des Africains décidés à se rendre en France une quantité de documents inutiles qu’ils étaient obligés le plus souvent d’acheter à prix fort à des faussaires. Engloutie par le service des visas, cette masse continue de papier était mâchée, digérée, absorbée et ressortait sous forme de cachets apposés ou non sur les passeports. En cas de refus, les recours engagés généraient d’autres papiers. Tout le monde finissait par entrer en France, avec un visa ou sans. »

Le suspendu de Conakry

★★★

Jean-Christophe Rufin, Flammarion, Paris, 2018, 311 pages