Trois regards sur la Russie d’hier et d’aujourd’hui

Une femme devant la cathédrale du Christ sauveur à Moscou
Photo: Alexander Nemenov Agence France-Presse Une femme devant la cathédrale du Christ sauveur à Moscou

Moscovite né en 1958, Mikhaïl Tarkovski — petit-fils du poète Arseni Tarkovski et neveu du célèbre cinéaste — est tombé amoureux de la taïga et a choisi de s’y installer après ses études de biologie. Il y mène depuis une vie de chasseur-cueilleur et partage son temps entre une cabane solitaire et Bakhta, un village de deux cents habitants sur les rives de l’Ienisseï, mille kilomètres au nord de Krasnoïarsk — ville à la sonorité de bottes qui crissent sur une neige de février.

Dans Le temps gelé, en une dizaine de récits, l’écrivain fixe sur le papier une galerie de personnages sauvages et attendrissants qui poursuivent dans les profondeurs de la forêt sibérienne, le plus souvent par choix, « une vie solitaire d’une poésie dont aucun poète n’aurait même pu rêver ».

Chasseurs de zibelines au célibat involontaire et difficile, petites vieilles sans dents à demi oubliées, poivrots sans malice, bizouneurs de Bouranes : ses récits simples et magnifiques évoquent un monde en paix sous les étoiles par milliers.

Loin de Moscou, dans un livre en forme d’immense courant d’air qui souffle sur un monde moderne dominé par la technique, Mikhaïl Tarkovski pose ici un regard de poète sur la « profondeur bleutée de la taïga », là où règne encore une certaine idée de l’éternité.

Nouveau réalisme

Il est plutôt rare qu’un roman nous arrive précédé d’une préface en forme d’avertissement. C’est le cas de Qu’est-ce que vous voulez ?, où la traductrice prépare le lecteur à la manière de Roman Sentchine, un écrivain de 46 ans qui se frotte peut-être d’un peu trop près à quelques-uns des démons actuels de la Russie : la nouvelle éternité de Poutine, le nationalisme, les angoisses démographiques.

L’un des chefs de file du nouveau réalisme russe, Sentchine revendique en littérature la possibilité d’« imiter le documentaire » et truffe son roman de dialogues, d’extraits d’encyclopédies et de verbatim d’entrevues pour appuyer son patriotisme amer.

À l’hiver 2012, un écrivain du nom de Roman Sentchine, qui s’intéresse de près à « l’avenir de la Russie », vit avec sa femme et ses deux filles dans un petit appartement sans luxe de l’une des milliers de tours d’habitation anonymes qui tapissent Moscou. Les manifestations contre Poutine agitent de plus en plus la capitale à la veille des élections présidentielles. Chacun est à la fois témoin et acteur impuissant dans cette Moscou « énorme, compliquée et dangereuse ».

Mais l’inquiétude est aussi d’un autre ordre, face à l’afflux de Tchétchènes, d’Ingouches et de travailleurs immigrés venus d’Asie centrale — qui « semblaient passer leurs journées à errer en troupeaux dans le métro ». Une crainte que résume bien leur fille aînée, Dacha, une adolescente de 14 ans dont la conscience cherche à s’éveiller : « Si ça continue comme ça, dans cent ans il ne restera plus beaucoup de Russes, hein ? »

Qui aime bien châtie bien, à ce qu’il paraît. Et il ne fait aucun doute que Roman Sentchine aime son pays, même si son livre présente un intérêt plus documentaire que littéraire. Cette Russie qui lui semble être en déclin, « étalée par terre comme un ivrogne », il l’arrose des vers du poète et patriote Nikolaï Zinoviev : « Avec un amour vrai / Je lui ai donné des gifles pour qu’il revienne à lui. »

Entre l’alcool et la nostalgie

Quelque part entre les deux, avec la verve qu’on lui connaît si on a lu Le train zéro, les nouvelles de La fiancée prussienne et La mouette bleue (Gallimard, 1995, 2005 et 2015), Iouri Bouïda tire de l’oubli en la magnifiant de fiction son enfance vécue dans une petite ville près de Kaliningrad — ville natale de Kant, autrefois appelée Königsberg.

Là-bas, où la vie repoussait avec plus de force encore dans les décombres de la Seconde Guerre mondiale, le pain noir à 12 kopecks servait aussi de mastic pour calfeutrer les fenêtres.

Né en 1954, un an après la mort de Staline, l’écrivain nous fait au je et sans retenue le portrait cru de personnages burlesques et rabelaisiens, plus grands que nature — mais quelquefois aussi beaucoup plus petits — et capables de former à eux seuls une « liste de péchés mortels ».

Colons soviétiques déportés ou échoués là-bas par hasard, alcooliques, dévergondés ou marginaux, petits débrouillards, humiliés ou offensés de toutes sortes, membres en règle du Parti communiste, journalistes à la morale élastique : de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux premières vagues de la Pérestroïka, ils prennent vie entre le rire et les larmes.

Avec humour et profondeur, Iouri Bouïda, longtemps journaliste dans l’enclave soviétique et poète frénétique qui écrivait des « vers au kilomètre », a mis beaucoup de lui-même dans cette autobiographie en forme d’épique roman d’apprentissage. Un regard sur le monde dont on ne se lasse pas.

Extrait de «Voleur, espion et assassin» de Iouri Bouïda

« Je n’avais pas d’autre vie, de même que les Grecs n’avaient rien d’autre que cette Troie qu’ils maudissaient tant. J’ai suffisamment de raisons pour garder de ma ville natale des souvenirs sans joie : notre vie était rude, morne, parfois indécente, quelquefois cruelle et humiliante, et presque toujours insupportable. Mais je n’en finis pas de gravir cet escalier en colimaçon souillé de fientes de pigeons et de regarder par la fenêtre, le coeur défaillant. Comment expliquer ce besoin maladif ? »

Voleur, espion et assassin

★★★★
Iouri Bouïda,
Traduit du russe par Sophie Benech,
Gallimard, Paris, 2018, 336 pages

Le temps gelé

★★★1/2
Mikhaïl Tarkovski,
Traduit du russe par Catherine Perrel,
Verdier, Paris, 2018, 160 pages

Qu’est-ce que vous voulez ?

★★★
Roman Sentchine,
Traduit du russe par Maud Mabillard,
Noir sur Blanc, Paris, 2018, 224 pages