Écrire ce qui est beau et bon, selon Nicole Brossard

Nicole Brossard a embrassé la teneur subversive de la sexualité lesbienne avec vigueur dans son recueil «Amantes», en 1980.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Nicole Brossard a embrassé la teneur subversive de la sexualité lesbienne avec vigueur dans son recueil «Amantes», en 1980.

« Je n’ai aucun mérite ! Je n’ai écrit que ce qui était beau et bon ! » lance Nicole Brossard, manière de dire que c’est le désir et la soif d’abord et avant tout qui dictent la direction à emprunter. Ce qui ne signifie pas pour autant que la grande dame des lettres québécoises, une de ses plus novatrices têtes chercheuses, ne mérite pas qu’on la célèbre. Embrasser la teneur subversive de la sexualité lesbienne avec autant de vigueur que dans Amantes, son recueil déflagrateur de 1980, fallait le faire, fallait oser.

« Je me souviens très bien de la critique Suzanne Lamy, qui m’avait dit : “C’est la première fois que je vois le mot clitoris dans un recueil de poèmes” », raconte l’écrivaine de 74 ans, qui reçoit jeudi soir à l’occasion du festival Metropolis bleu le premier prix Violet, couronnant une auteure canadienne issue de la communauté LGBTQ. « Ça pouvait bien sûr être étonnant à l’époque, mais ça a aussi ouvert un espace pour que le corps puisse exister et respirer différemment en poésie. »

Oeuvre de colère et de révolte face aux camisoles de force du conformisme hétéronormatif et d’un monde où le masculin l’emporte partout sur le féminin, les romans, essais et poèmes de Nicole Brossard auront souvent tenté de faire sauter ce qui cadenasse la parole féminine ou homosexuelle.

« Se taire simplifie la souffrance/parler ne s’applique pas de la même manière/aux femmes », écrivait-elle en 1989 dans Installations, des vers résonant puissamment au coeur d’une actualité prise d’assaut par celles qui, au risque d’exacerber leur souffrance, choisissaient au cours des derniers mois de ne plus se taire et de balancer leur porc. Réjouissant, de voir le pouvoir des hommes ainsi érodé?

« On aurait voulu qu’il s’érode bien avant ! » s’exclame Mme Brossard en rigolant, avant d’y aller d’une mise en garde. «Ce phénomène est devenu viral pas seulement parce qu’il était question de l’intérêt des femmes, mais parce qu’il était question de sexe, de pouvoir et d’argent, autour de quelques visages connus, qu’il était dans une certaine mesure possible de punir. Le patriarcat ayant la forme d’un caméléon, comme le néolibéralisme d’ailleurs, il sait très bien s’adapter et remettre aux calendes grecques des transformations vitales pour la qualité de vie et la dignité des femmes. »

« Si le patriarcat est parvenu à ne pas faire exister ce qui existe, il nous sera sans doute possible de faire exister ce qui existe », observait-elle en 1985 dans son essai marquant La lettre aérienne.

De la colère à la réflexion

Par-delà le féminisme qui la traverse, la poésie de Nicole Brossard aura toujours aussi été le fruit de son émerveillement éternellement renouvelé face aux « énigmes » (un mot qu’elle chérit) de l’existence et de cet « être complexe » qu’est l’humain.

« J’ai déjà commencé une conférence en disant : “J’ai une vie que j’apprécie, mais une demi-heure après le réveil, la colère s’empare de moi” », se rappelle la lauréate de deux prix du Gouverneur général. « Je dois cependant dire que j’ai rapidement su transformer cette colère en réflexion, en analyse, en pensée. Mais cette colère est toujours là, oui, parce qu’on a parfois l’impression que rien n’a changé. Lorsqu’on parle de ce que le féminisme a accompli pour les femmes, on parle de peut-être 5 % des femmes de l’humanité. Il y a encore beaucoup à faire sur le plan de la réalité, ce qui signifie changer les traditions, les lois, les religions. Les trois grands monothéismes mettent encore les femmes à leur place, vous savez ? »

À cette colère s’ajoute aujourd’hui sa vive indignation face à un néolibéralisme réduisant le citoyen au rang de strict consommateur, quand il ne se plaît pas à décrire la poésie et le travail de l’imaginaire comme de vaines et vaniteuses entreprises.

Mais « la poésie, dans la mesure où on va continuer de penser avec des mots et de faire le geste d’écriture et d’étonnement devant la vie, c’est impossible qu’elle se perde ».

Désirons l’avenir…

La prochaine énigme que résoudra Nicole Brossard ? Elle concerne, souffle-t-elle prudemment, l’influence que pourrait avoir une société post-humaniste, dominée par l’intelligence artificielle, sur la lecture et l’écriture.

« La beauté de l’écriture, c’est qu’elle nous permet de créer des bulles de sens qui n’existeraient pas dans la réalité, s’il n’y avait pas le geste d’écriture, explique-t-elle. C’est l’écriture qui ralentit tout et c’est ce ralentissement qui permet l’ouverture de ces bulles, qui n’émergeraient pas autrement, parce que parler, c’est trop rapide. »

« Désirons l’avenir, désirons l’invention de l’harmonie/[…] désirons chasser une fois pour toutes la mort/quelques auteurs et l’universel/désirons un peu de la réalité le bel éclat/pour vieillir au féminin », proclamait Nicole Brossard en 1989, une invitation à laquelle elle souscrit toujours près de trente ans plus tard.

« Après des instants de grandes déceptions, il vient un moment où on comprend mieux le présent social, politique et économique, ou son propre présent affectif, mais la vie conserve quand même son énigme. Tenter de dénouer ces énigmes à l’aide de l’acte d’écriture, c’est ma façon d’avoir du plaisir. Ça nourrit chez moi ce que d’autres appelleraient de l’espoir. »