Les peurs du moment font-elles de bonnes histoires?

À Boston en 2013, des soldats américains montent la garde le long d’une rue après une attaque à la bombe survenue en plein marathon.
Photo: Spencer Platt/Getty Images/Agence France-Presse À Boston en 2013, des soldats américains montent la garde le long d’une rue après une attaque à la bombe survenue en plein marathon.

Sommes-nous obligés de côtoyer quotidiennement un monstre intérieur ? Dans les univers romanesques, la présence de cette bête ne semble faire aucun doute, à en croire tous ces auteurs qui nous invitent depuis plusieurs mois à la regarder en face. Droit dans les yeux… noirs, comme l’invitait à le faire il y a quelques semaines Martyne Rondeau dans son dernier bouquin, Je suivrais tes yeux noirs (Triptyque), fiction atypique qui sonde cette violence dansant parfois collé-collé avec le désir, au point de laisser le pire se révéler en nous.

Le monstre prend aussi ses quartiers à l’intérieur du « nous » dans le territoire imaginaire d’Une vieille histoire de Jonathan Littell, qui puise dans le thème de la soumission et la guerre pour faire ressortir l’effrayante saleté de l’humanité. Marie Redonnet lui faisait écho quelques semaines plus tôt dans cette saison littéraire dans son Trio pour un monde égaré (Le Tripode), où la peur de l’abus de pouvoir cohabite avec celle de l’exil et du terrorisme, confirmant une fois de plus l’attachement du monde des lettres à celui de l’obscurité, qu’il aime viscéralement éclairer.

« De tout temps, les grandes peurs de l’humanité ont nourri la littérature en particulier et la fiction en général », résume à l’autre bout du fil l’auteur de polars Jean-Jacques Pelletier. L’auteur de Deux balles, un sourire (Hurtubise), bouquin habité entre autres par la peur du vigilantisme, va participer la semaine prochaine à une table ronde sur les peurs de l’époque qui font les bons romans noirs, et ce, dans le cadre du festival littéraire Métropolis Bleu qui se tient du 20 au 29 avril à Montréal. « La maladie, le non-sens, l’injustice, la folie, l’abandon… de grandes oeuvres reposent là dessus. Ces peurs restent aujourd’hui les mêmes. Leur visage est différent. »

 
Photo: KCNA via KNS/Agence France-Presse Qu’est-ce qui, de la mort, de l’incertitude numérique ou des régimes totalitaires, est le plus inquiétant aujourd’hui ?

Oui : les temps changent. Les porteurs de peur aussi. Après la bombe atomique, les communistes et leurs régimes liberticides, c’est désormais au tour des terroristes de frapper les esprits, donnant de l’envergure à un récit comme Le petit terroriste (Flammarion) d’Omar Youssef Souleimane, journal d’un enfant de la haine sauvé par la poésie et la langue française, ou le décor à l’histoire simple de François Désalliers intitulée La beauté noire (Druide) et dans laquelle une troupe de théâtre réapprend à vivre après la mort d’une des leurs, tuée sur scène par un fanatique.

Mais la frayeur est également ailleurs. « Ce qui revient souvent aujourd’hui dans la littérature, c’est la peur de l’inconnu », résume Cassie Bérard, professeure de création littéraire à l’UQAM et spécialiste de la suspicion et de l’inquiétude. « L’inconnu dans l’autre comme l’inconnu face à soi-même », une peur qui se nourrit autant des instabilités ambiantes, des fins de cycles, politiques, économiques, sociaux que des réalités de moins en moins figées, altérées par des univers numériques où le meilleur côtoie le pire et où le spectre de l’abus, de l’autoritarisme, de la manipulation, de la surveillance donne un goût de plus en plus amer à la dépendance que ces outils ont désormais fait croître dans la sphère sociale.

« Qui sont les ennemis et qui ne le sont pas, voilà la question qui se pose aujourd’hui », poursuit Mme Bérard, en convoquant malgré elle dans la conversation l’image d’un président d’une multinationale de la communication en ligne cherchant à défendre son image et la crédibilité de son réseau social épidémique devant un comité du Sénat. « Mais la question est encore fragile et reste difficile à saisir par le récit, car encore trop ancrée dans le présent rapproché. »

Quelle peur, pour quelle bonne histoire ? L’alchimie est complexe, reconnaît Philippe Jaenada, auteur de La serpe (Julliard), prix Femina 2017, qui revient sur l’histoire vraie d’un triple meurtre dans un château du Périgord en France en 1941. L’homme va être de passage à Montréal la semaine prochaine, dans le cadre du Métropolis Bleu. Il va également y parler de peurs. « Les peurs qui nous touchent le plus sont celles dont on est souvent le plus éloignés », ajoute-t-il en relatant l’angoisse que sa mère a vécue depuis le sud de la France dans les semaines qui ont suivi les attentats du Bataclan en 2015 à Paris, où l’auteur et sa famille habitent. « Pour elle, nous vivions sous la menace constante d’une mort par balle en marchant dans la rue. Or, à l’époque, mon fils allait à l’école en métro. C’était inquiétant, c’est vrai. Mais l’angoisse n’avait aucune commune mesure avec celle ressentie par une mère juive qui, en 1942, voyait son fils prendre le métro de Paris avec le risque quotidien des rafles menées par les Allemands. »

Rapprocher le lecteur d’une menace dont il est loin. L’équation est maîtrisée depuis des lunes par l’univers de la science-fiction et les dystopies qu’il met au monde. « Une bonne histoire, dit Cassie Bérard, c’est une histoire qui permet d’explorer différentes dimensions de nos perceptions négatives sur les choses et leurs évolutions possibles. Cela permet au lecteur d’appréhender une peur et de réfléchir sur son éventualité et ses conséquences. »

L’exercice n’est d’ailleurs pas que divertissement. Il permet aussi de faire passer dans la conscience collective ce qui ne l’est pas encore, estime Jean-Jacques Pelletier, qui voit d’ailleurs dans les peurs que font naître nos comportements numériques une matière narrative vive à exploiter. « On vit de plus en plus dans l’instant, on se réfugie dans l’intensité et le changement, en perdant au passage cette vision globale qui donne du sens à ce qui nous entoure. Ce non-sens devient une peur qui se nourrit elle-même, par la solitude qui accompagne le numérique, par le besoin de se faire confirmer que l’on existe et que l’on est susceptible d’être intéressant. » Et la phobophobie, la peur de la peur, n’est jamais très loin.

« Mettre ces peurs en récit est encore chose délicate, parce que ce travail nourrit le danger en montrant ses possibles », dit Mme Bérard. Une bonne chose sans doute, selon Philippe Jaenada, qui rappelle que « le meilleur remède à la peur, qui nous tient dans l’inertie, qui tétanise, reste l’action ». « Il faut agir de manière mécanique, en bougeant les jambes pour affronter la peur de l’échec, en prenant la parole sur une scène pour surmonter le trac » et en poussant un crayon sur du papier pour se tenir debout face à toutes les autres.

De bonnes histoires et leurs peurs

Peur des libertariens. Faire tout ce qu’on veut tant que personne ne nous arrête. Le discours libertaire de la Silicon Valley inspire le changement, mais aussi l’angoisse dans l’univers inventé par Margaret Atwood dans C’est le coeur qui lâche en dernier (Robert Laffont). Le privé y a réorganisé les cadres sociaux pour combattre la pauvreté, mais la dérive est là, juste derrière les bonnes intentions.

 

Peur de la folie. Retrouver un état normal, loin du monstre de la cocaïne qui a fait dévier sa trajectoire de vie. Voilà l’aventure intime racontée par une jeune fille de bonne famille dans Dopamine (Québec Amérique) de Jeanne Dompierre. L’angoisse des réalités alternatives, réalités que la révolte fait parfois apparaître, y converge dans un tout cru et lucide à la fois.

 

Peur de l’abus de pouvoir. L’égalité entre les hommes et les femmes, oui, jusqu’à ce que l’apparition d’une étrange faculté dans l’un des deux groupes fasse basculer l’équilibre des forces. Le pouvoir (Calmann-Lévy) de la Britannique Naomi Alderman explore les possibles d’un totalitarisme qui prend racine sur le terrain fertile de la défense, de la revendication, de la vengeance et du renversement des forces.

 

Peur du conformisme. Un étudiant en droit s’inquiète de ce qu’il va devenir dans un monde hyperperformant aveuglé par son hyperconsommation. La crise de sens, face à des moules imposés par d’autres, habite avec force et cynisme Royal (Éditions de ta mère) de Jean-Philippe Baril Gérard, couronné du Prix littéraire des collégiens la semaine dernière.

 

Peur de l’inconnu. Menace invisible ? Quelqu’un voudrait du mal à Paul, qui prend la fuite dans le Massif central (Éditions de l’Olivier) pour éviter la mort. Une histoire de femme est derrière tout ça, à moins que cela ne soit que la métaphore d’un  monde, imaginé par Christian Oster, où les apparences et leurs interprétations nourrissent une paranoïa qui dépasse les frontières de ce terrain montagneux ?