«Les fins heureuses»: dans les franges banales du quotidien

Simon Brousseau livre un second recueil d’histoires courtes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Simon Brousseau livre un second recueil d’histoires courtes.

Deux ans après Synapses, Simon Brousseau nous revient avec un second recueil de fictions courtes, Les fins heureuses, à travers lesquelles l’auteur pose encore un regard oblique sur l’humanité. Une collection de personnages insatisfaits, parfois désoeuvrés, qui se demandent souvent quoi faire de leur vie.

Dans les « lettres à un nageur », un homme écrit une série de lettres accusatrices à quelqu’un qui fréquente la même piscine publique, formant le récit d’un inconfort qui se change en névrose — comme une démangeaison grattée jusqu’à la plaie. Pour le protagoniste d’une autre nouvelle, c’est la découverte d’une couche de poussière grasse sur un album de Miles Davis qui fait craquer le réel (« Un peu d’époussetage »).

Une autre série de nouvelles tournent autour d’un site Web qui accueille les courtes confessions difficilement avouables d’individus anonymes, pour qui la culpabilité et le silence sont devenus un poids trop lourd à porter (« E-confessions »). Un dentiste avoue ainsi se masturber en pensant à ses employées. Un homme raconte qu’il lui arrive de tricher en faisant des sudokus.

Un autre y exprime avec candeur qu’il a besoin de se droguer pour avoir du plaisir dans l’existence. Plus loin, une femme se reproche son manque d’empathie : « Mon incapacité à éprouver du bonheur pour les autres me répugne et me donne envie de me cracher sur le dessus de la tête. »

Ici, un étudiant en philosophie sans le sou reçoit du propriétaire de son appartement une proposition « scandaleuse » qui lui permettrait de joindre les deux bouts. Là, un homme qui a lancé une boule de billard à la tête d’un policier au cours d’une manifestation est terrifié à l’idée d’être devenu un meurtrier (« La physique des boules de billard »).

Ailleurs, un homme est tranquillement convaincu que la fin du monde est imminente et entend poser les gestes qu’il croit nécessaires (« Journal de la fin »).

Explorant l’extraordinaire — ou l’ordinaire inavouable — dans les franges les plus banales du quotidien, Simon Brousseau y présente des hommes et des femmes qui savent ne pas avoir de véritable contrôle sur leur existence. Des franges où l’on retrouve de tout : des envies de meurtre autant que des légions d’acariens.

Dans une prose qui apparaît cette fois moins travaillée, on trouvera dans ces nouvelles, parfois liées entre elles par de rapides clins d’oeil narratifs, l’humour, l’intelligence et certains des thèmes qui traversaient déjà Synapses.

Une humanité fragmentée et épinglée, un recueil hétéroclite traversé par l’idée de finalité et, de manière narquoise et plus accessoire, par le secret pouvoir des chats. « Une fois que l’on vit avec deux chats et que l’on fait l’expérience de leur rébellion hypocrite qui se fait passer pour une incompréhension de la valeur des choses humaines, il est presque impossible de rassembler en soi assez d’irritation et de découragement pour se débarrasser d’eux, car les chats ont ce pouvoir étrange d’imposer à leur maître le devoir de les chérir. »

Extrait de « Les fins heureuses »

« Je suis le pilote de la machine et je choisis mes carburants. Évidemment, je me sens inapte et déviant, mais c’est comme ça, il faut que je sorte de moi pour prendre congé de ma fadeur. Laissé à lui-même, mon cerveau est une plante négligée, seule dans une pièce où la lumière et l’eau manquent. Je ne me sens jamais aussi vivant, aussi satisfait d’être là qu’après une douce ligne de neige blanche. Je ne crache pas non plus sur les speeds, même si je redoute les lendemains. C’est mon secret le mieux gardé : personne ne connaît l’étendue de ma passion pour les stimulants. C’est aussi ma trahison ; être humain à jeun ne m’intéresse pas tellement. »

Les fins heureuses

★★★

Simon Brousseau, Le Cheval d’août, Montréal, 2018, 206 pages