Natasha Kanapé Fontaine et la puissance salvatrice de l’éclair

La poète originaire de Pessamit évoque entre autres la tragédie des pensionnats qu’aurait subie sa regrettée grand-mère.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La poète originaire de Pessamit évoque entre autres la tragédie des pensionnats qu’aurait subie sa regrettée grand-mère.

En octobre dernier, Natasha Kanapé Fontaine se retrouve à Wemotaci, en Mauricie, dans une hutte à sudation, un matutishan. « On m’a demandé : “Qu’est-ce que t’as envie de dire aujourd’hui ?” et je me suis mise à brailler », se remémore-t-elle au cours d’une longue conversation, pendant laquelle elle s’interrompra souvent afin de réfléchir au mot juste à employer.

« J’en voulais tellement à ma mère et à ma grand-mère de m’avoir transmis leur problème. J’ai braillé pendant une heure. Heureusement qu’il y avait là une dame qui était passée par toutes les dépendances, qui m’a prise à part et qui m’a dit : “Ce n’est pas de leur faute, ce n’est pas de ta faute, ce n’est de la faute de personne. Il faut que tu démêles ce noeud à l’intérieur de toi qui fait que tu veux sans cesse te blâmer.” »

C’était il y a six mois et l’artiste de 27 ans n’a, depuis, pas bu une goutte. Alcoolisme : elle relaie aujourd’hui le diagnostic du médecin franchement, sans gêne ni malaise. « La mémoire se transmet par le sang. Mémoire écorchée, démembrée, violée. Mémoire effacée de la conscience du peuple », écrit-elle dans Nanimissuat. Île tonnerre, son quatrième recueil, au coeur duquel résonne la voix des femmes de sa lignée.

« Quand je dis que la mémoire se transmet par le sang, je pense à toutes ces blessures qui ont brisé des femmes pour le restant de leur vie et dont elles n’ont jamais parlé, mais qu’elles ont léguées à leurs filles », explique la poète originaire de Pessamit, en évoquant entre autres la tragédie des pensionnats qu’aurait subie sa regrettée grand-mère, partie trop tôt, à l’âge de 59 ans, alors que sa petite-fille qui l’adorait n’en avait, elle, que 9. Une figure mystérieuse dont elle recompose aujourd’hui le portrait à partir des bribes d’anecdotes recueillies lorsqu’elle retourne chez elle.

« Je me suis rendu compte que j’avais les mêmes symptômes que quelqu’un qui aurait vécu des atrocités, alors que je n’en ai pas vécu. J’ai mesuré pour la première fois tout ce que je porte en moi depuis des années et qui ne m’appartient pas », confie la comédienne aperçue dans Unité 9. « La mémoire du sang, ce n’est pas la même mémoire que celle du quotidien, c’est la mémoire collective ou filiale d’une blessure qui ne guérit pas. Ma génération se retrouve prise avec des comportements autodestructeurs, sans forcément toujours avoir le vécu qui expliquerait ces comportements. »

En paix avec l’orage

Natasha Kanapé Fontaine traversera les premiers mois de son sevrage en Nouvelle-Zélande, pendant la saison des cyclones. Finies les échappées nocturnes dans les bars qui lui avaient permis jusque-là de taire ce qui en elle grondait. « Il y avait des orages tous les jours et ce que j’entendais dans le bruit du tonnerre, c’est : “Réveille-toi ! Avance ! Réfléchis !” Ça clarifiait tellement d’affaires en moi. Je suis revenue à Montréal et la foudre, l’orage étaient de mon côté. »

En choisissant de cesser de s’isoler derrière la brume de l’ivresse, la poète devra pour la première fois affronter la lumière aveuglante de la foudre et de la vie vécue sans la distance apaisante, mais éventuellement mortifère, que l’alcool creuse entre soi et le réel. « Me sevrer a été l’une des choses les plus difficiles que j’ai vécues physiquement, mais c’est aussi ce qui m’a permis de recommencer à entendre la voix de ma grand-mère, d’imaginer enfin ma mère et ma grand-mère bien dans leur peau. »

L’île tonnerre serait donc, étonnamment, le lieu de la sérénité rudement conquise ? « Oui ! C’est un endroit calme à l’intérieur de moi, que je n’apercevais pas avant parce qu’il y avait trop de nuages. C’est une île où règnent les éclairs, mais c’est correct, parce que je suis maintenant en paix avec l’orage. »

« Une grotte / M’ouvre ses bras / Je m’y allonge / Gouttes d’eau / Sur mes seins // Une lueur / Dehors annonce / L’arrivée / Des oiseaux-tonnerres », raconte l’auteure entre les pages de Nanimissuat (« éclair », en innu) afin de célébrer une créature cryptozoologique chère à l’imaginaire spirituel amérindien.

« L’oiseau-tonnerre, c’est la métaphore d’une énergie électrisante qui passe à travers soi. Pour moi, Idle no More, c’est la manifestation de cette énergie-là, une énergie qui est présente chez les gens de mon peuple avec qui je lutte et qui est présente chez moi plus que jamais. Les voix de femmes qui surgissent, ce sont des éclairs qui changent les mentalités. »

Quand je dis que la mémoire se transmet par le sang, je pense à toutes ces blessures qui ont brisé des femmes pour le restant de leur vie et dont elles n’ont jamais parlé, mais qu’elles ont léguées à leurs filles

« Moi, j’avais plein de raisons d’arrêter de boire, mais s’il n’y a rien qui nous donne le goût de nous en sortir, on ne s’en sortira pas », précise Natasha Kanapé Fontaine, afin de s’assurer que son livre et son présent témoignage ne soient surtout pas entendus comme un jugement à l’endroit de ceux et celles qui ne savent pas quitter la douleur confortable de la conscience altérée.

Le quotidien de plusieurs communautés autochtones au pays propose davantage de fausses éclaircies au fond de la bouteille que de réelles raisons de croire en demain. « Si je vivais dans une communauté, je serais encore sans doute prise avec mon problème », pense la militante, qui dénonce ainsi les trop peu nombreuses ressources qui permettraient aux siens d’entrevoir une issue.

« Je me pardonne de m’être fait du mal et je pardonne à ma mère et à ma grand-mère, se réjouit-elle. Avant, j’étais habitée par une soif infinie, un vide que je ressens encore parfois et que j’essaie de combler avec autre chose : les livres, l’écriture, l’amour. La sobriété, c’est le plus beau cadeau que je me suis fait. »

Extrait de « Nanimissuat. Île tonnerre »

« Assoiffée

Je creuse la boue

Je titube les rues

Je bois le feu le soleil

Le rivage peuple mon corps

Il est à moi le monde

Je ne sais pas parler aux étrangères

Qui m’habitent. »

Nanimissuat. Île tonnerre

Natasha Kanapé Fontaine, Mémoire d’encrier, Montréal, 2018, 80 pages