«La crise de la masculinité»: haro sur la propagande masculiniste

Parmi les 193 pays membres de l’ONU, seulement 18 sont gouvernés par des femmes, dit Francis Dupuis-Déri.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Parmi les 193 pays membres de l’ONU, seulement 18 sont gouvernés par des femmes, dit Francis Dupuis-Déri.

Ils sont peu, mais ils sont audibles : ces hommes qui crient à l’injustice, dépouillés de leurs privilèges par les féministes et leurs appels à l’égalité. Ils se disent en crise, une « crise de la masculinité » qui n’est rien d’autre qu’un « mythe », estime Francis Dupuis-Déri dans un essai qui, dans le bruit ambiant, cherche à remettre les pendules à l’heure.

Les tenants de ce discours prétendent que les hommes « ont reçu le féminisme de plein fouet », que « l’ordre masculin est à jamais renversé » et que nous assistons à la « fin du patriarcat », écrit le professeur de science politique à l’UQAM dès les premières lignes de La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace (Éditions du remue-ménage). Or, cette « propagande masculiniste » est une « construction fallacieuse » qui ne passe pas l’épreuve des faits, dit-il.

« Même si on considère que nous sommes une société progressiste, il est faux de croire que l’égalité entre les sexes est une valeur fondamentale du Québec. Il y a encore énormément de lieux de pouvoir où les hommes sont majoritaires », fait valoir Francis Dupuis-Déri au Devoir, rencontré il y a quelques jours dans un café montréalais. « Tu ne peux pas affirmer que les hommes sont en crise alors que les statistiques montrent que ça va plutôt bien pour eux. »

En guise d’exemple pour déboulonner ce mythe, l’auteur rappelle que parmi les 193 pays membres de l’Organisation des Nations unies, seulement 18 sont gouvernés par des femmes. « Ce sont donc des hommes seuls ou presque qui gouvernent le monde, c’est-à-dire qui ont le pouvoir de prendre des décisions qui affectent les populations. »

Les chantres de la « crise de la masculinité » irritent l’universitaire aussi par leur discours qui trace une ligne entre les hommes et les femmes, en les définissant de façon « complètement stéréotypée ».

« Grosso modo, les hommes ont l’air d’une bande d’abrutis qui sont supérieurs simplement parce qu’ils sont plus forts parce que leurs ancêtres chassaient le mammouth. Je caricature, mais à peine », ajoute-t-il, citant en exemple les « propos sexistes » tenus au Québec par le psychologue Yvon Dallaire — autrefois chroniqueur au Journal de Montréal, spécialiste des relations de couple — et en France par le polémiste Éric Zemmour, auteur du controversé livre Le premier sexe.

Ces deux personnalités publiques, qu’il n’hésite pas à qualifier de « suprémacistes mâles », « font des références à des mythes de l’âge des cavernes pour expliquer la psychologie masculine aujourd’hui : on est plus fort, plus autonome, naturellement agressif alors que les femmes sont plus passives parce qu’elles nous attendaient dans les cavernes », persifle-t-il.

L’exemple Trump

Les tenants de ce discours victimaires sont nombreux, soutient l’auteur, allant de personnalités médiatiques, de politiciens à gauche comme à droite en passant par des fonctionnaires et même des femmes « post-féministes ».

De fait, le président des États-Unis, Donald Trump, se fraie un chemin dans l’essai de Francis Dupuis-Déri. Le controversé locataire de la Maison-Blanche s’est servi du discours de la « crise de la masculinité » pour rallier les hommes blancs en colère du pays — ces « angry white men », pour reprendre les mots du journaliste américain Michael Kimmel.

Désabusés et souvent sans emploi, ces électeurs voulaient un coupable pour expliquer le haut taux de chômage qui les frappe de plein fouet depuis les années Reagan, en 1980. Trump a brandi les femmes, au même titre que les immigrants et les communautés racisées, comme boucs émissaires.

Même si on considère que nous sommes une société progressiste, il est faux de croire que l’égalité entre les sexes est une valeur fondamentale du Québec. Il y a encore énormément de lieux de pouvoir où les hommes sont majoritaires.

« Les angry white men pensent que des emplois leur sont dus, et quand ce sont des femmes qui les obtiennent, ils considèrent que ces emplois leur ont été volés », observe l’auteur. Pourtant, « ce sont majoritairement des hommes qui prennent les décisions qui mettent les classes de gens moins bien nantis dans de telles conditions financières ».

Sexisme et racisme

Donald Trump n’est pas l’unique porte-voix de ce discours dans les sphères du pouvoir. Aux extrémités du spectre politique, ce discours — radicalisé — sort régulièrement de la bouche des leaders d’extrême droite en ascension un peu partout en Occident. Depuis 2017, plusieurs scrutins clés ont confirmé la tendance en Italie (Ligue du Nord), en France (Front national), en Allemagne (Parti national-démocrate) et aux Pays-Bas (Parti pour la liberté).

Aux yeux de l’auteur, sexisme et racisme s’entrecroisent. Pour en faire la preuve, celui qui est associé à l’Institut de recherches et d’études féministes se rapporte à la montée du fascisme en Italie et à l’arrivée du nazisme en Allemagne dans les années 1920. « Le projet fasciste et le projet nazi sont des projets de revalorisation de la virilité : il faut reconstruire des hommes forts, prêts à combattre, alors que les femmes vont retourner à la maison pour s’occuper des enfants », explique-t-il.

Un discours guerrier paradoxal, puisqu’il célèbre une virilité prête à livrer bataille dans des sociétés pourtant plus que jamais tournées vers la paix.

Extrait de « La crise de la masculinité »

« Parce qu’ils se prétendent en crise et souffrants, les hommes peuvent (ré)affirmer une identité masculine définie en fonction de critères conventionnels qui justifient et consolident leur domination sur les femmes : action, ordre, autorité, force, lutte, violence. »

La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace

Francis Dupuis-Déri, Éditions du remue-ménage, Montréal, 2018, 320 pages