«My Absolute Darling»: la fable vénéneuse de Gabriel Tallent

Gabriel Tallent livre avec ce roman un solide crescendo narratif.
Photo: Alex Adams / Gallmeister Gabriel Tallent livre avec ce roman un solide crescendo narratif.

Dans leur maison posée à quelques pas de l’océan Pacifique, au nord de la Californie, Julia Alveston et son père vivent comme de parfaits survivalistes, attendant la catastrophe annoncée.

Leur maison est faite de bric et de broc, des livres de philosophie et des armes à feu traînent un peu partout, un bunker souterrain contient de la nourriture pour trois ans, 22 crânes d’ours décorent tout un pan de mur et une veuve noire vit dans un coin de la salle de bains.

Un capharnaüm à l’équilibre fragile qui leur rappelle que « le monde est un endroit terrible ». Mais le désastre qui les guette viendra en réalité de l’intérieur.

Longue tignasse blonde emmêlée, maigre à faire peur, sans amis,méfiante et indomptable, l’adolescente de 14 ans — que tout le monde appelle Turtle — passe ses journées d’école à regarder par la fenêtre. Calme comme une roche et aussi dure qu’un poing fermé, elle n’offre au monde que sa carapace. Son père, homme tyrannique et exigeant, s’en émerveille parfois avec une pointe d’inquiétude : « Tu ressembles à une fille élevée par les loups. »

Elle est sa création, il l’a faite et pourrait tout aussi bien la défaire. Elle le sait, il le lui dit. Elle est sa chose. Et tous les deux entretiennent une relation incestueuse depuis des années. C’est la face cachée de ce paradis de bord de mer.

C’est le coeur sombre de My Absolute Darling, encensé par la critique américaine, premier roman immersif de Gabriel Tallent, qui accouche ici d’une fable vénéneuse, froide et brûlante comme un fusil chargé.

Quelque part entre Huckleberry Finn, Fifi Brindacier et la Dolores Haze de Nabokov, sous son calme apparent, Turtle transporte ses failles : elle ne s’aime pas et se sent coupable de la mort de sa mère — qui s’est noyée dans l’océan. L’adolescente va un jour faire la rencontre de deux garçons de son âge dans les bois, dont Jacob, pour qui elle deviendra « la seule et future reine de l’Amérique post-apocalyptique, maîtresse du maniement de la tronçonneuse, du fusil et accessoirement bouddhiste zen ».

Une rencontre qui va la faire peu à peu dériver de l’orbite paternelle, lui permettre de découvrir sa force et l’amener à comprendre qu’un monde existe vraiment à l’extérieur de la bulle d’amour et de terreur où elle survit. Un événement qui, sous le rugissement des marées, aura des conséquences terribles — exposées de main de maître en un solide crescendo narratif par Gabriel Tallent.

Chronique d’une relation empoisonnée qui prend la forme insoutenable et mensongère d’un « amour absolu », le roman de l’Américain de 31 ans, qui a grandi en Californie et vit aujourd’hui à Salt Lake City, est surtout un récit d’apprentissage accéléré gonflé de sève et de violence. Un voyage au coeur des ténèbres à la puissance rare, servi par une écriture sensuelle et minutieuse — malgré une traduction franchouillarde qui accroche parfois un peu.

Entre thriller explosif et « nature writing » à l’américaine, c’est une histoire poignante, portée par la nature grouillante et éternelle de la côte du Pacifique, qui nous rappelle que le vivant, quel que soit le chemin qu’il emprunte, finit toujours par l’emporter.

Extrait de « My Absolute Darling »

« Elle pense, Tu vas avoir confiance en ta propre discipline, en ton courage, et tu n’y renonceras jamais et tu ne les abandonneras jamais, et tu seras forte, inébranlable et impitoyable, et tu ne t’assiéras jamais comme il est assis, tu ne contempleras jamais ta vie comme il contemple la sienne, tu seras forte et pure et glaciale pour le restant de tes putains de jours, et c’est une leçon que tu n’oublieras jamais. Il attend qu’elle parle, elle ne sait pas quoi dire. »

My Absolute Darling

★★★★

Gabriel Tallent, traduit de l’anglais par Laura Derajinski, Gallmeister, Paris, 2018, 464 pages