Dans les marges du surréalisme

Le «Journal de Frida Kahlo» (au centre) comporte à la fois du texte et des illustrations de la main de la célèbre artiste mexicaine.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le «Journal de Frida Kahlo» (au centre) comporte à la fois du texte et des illustrations de la main de la célèbre artiste mexicaine.

Dans leur univers fantasmagorique, les corps deviennent végétaux ou animaux, tour à tour mâles et femelles, traversant une frontière poreuse entre rêve et réalité, entre horreur et merveille. Occultées de la mémoire collective au profit des Breton, des Soupault ou des Aragon, les femmes surréalistes, auteures et illustratrices, refont surface et forment le sujet d’une très belle exposition montée conjointement par le Département des littératures de langue française et la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales de l’Université de Montréal.

Suivant l’esprit du surréalisme, ce sont des livres écrits à quatre mains, alliant littérature et arts visuels. « Le livre surréaliste n’a presque jamais un seul auteur », dit Andrea Oberhuber, qui a dirigé le séminaire « Écrits de femmes », qui a donné lieu à l’exposition. Dans certains cas cependant, l’auteure du livre signe aussi les illustrations. C’est le cas notamment du Journal de Frida Kahlo, publié longtemps après la mort de cette dernière, ou encore de Brelin le frou ou le portrait de famille de Gisèle Prassinos.

Ces écrits, publiés entre 1930 et 1975, sont le fait de femmes qui ont côtoyé le mouvement surréaliste, parfois même de très près, sans pourtant en être membres. À l’âge de 14 ans, Gisèle Prassinos lit ses textes automatistes à André Breton et à Paul Éluard, qui la surnomment Alice II, et voient en elle l’incarnation de la « femme-enfant » qui voyage entre deux univers, celui de l’enfance et celui de l’âge adulte. Breton a écrit à son sujet : « Le ton de Gisèle Prassinos est unique, tous les poètes en sont jaloux ! » Et Man Ray la photographie alors qu’elle lit ses textes au Café Dynamo.

L’écrivaine dira pourtant plus tard que les « surréalistes la laissaient complètement indifférente […] Ils étaient sérieux comme des papes ! » raconte le critique Christophe Dauphin dans la revue Les hommes sans épaules. Prassinos prendra d’ailleurs ses distances avec le mouvement surréaliste dès 1940, continuant d’écrire, et mourra finalement à 95 ans, en 2015.

Vie libre, plume libre

Ces auteures sont foncièrement libres, dans la vie comme dans leurs livres, indépendantes de tout mouvement, y compris le féminisme. Claude Cahun et Marcel Moore, pseudonymes pour Lucy Schwob et Suzanne Malherbe, qui formaient un couple en art comme dans la vie, signaient en 1930 Aveux non avenus, où les textes de Claude Cahun côtoient les illustrations, souvent des collages photographiques, de Marcel Moore.

« Beaucoup de femmes auteures utilisaient des pseudonymes dans le passé pour se faire publier, reconnaît Mme Oberhuber. Mais dans le cas de Claude Cahun, c’est très compliqué. Elle change à plusieurs reprises de nom. Claude Cahun est son pseudonyme définitif, qu’elle a adopté en 1917. »

Précurseur de la « fictionnalisation de soi », Aveux non avenus, récit hybride, mélange les fragments de journal, les réflexions poétiques et métaphysiques sur l’existence de Dieu, suggérant un « je » tour à tour masculin et féminin. « La sirène succombe à sa propre voix », écrit Claude Cahun. « Le féminisme est déjà dans les fées. Les magiciens montreront à nos petits garçons qu’on peut se passer de ces nourrices sèches. Et la vie n’en sera ni moins continue, ni moins discontinue », prédit-elle encore. Le livre fait la part belle à la photographie et au photomontage, tandis que les autres oeuvres exposées font davantage appel au dessin, à la lithographie, ou au collage.

Photo: Amélie Philibert Université de Montréal Le peintre Max Ernst a illustré les romans «La maison de la peur» (1938) et «La dame ovale» (1939) de son amante Leonora Carrington. Celle-ci s’est par la suite exilée au Mexique.

La plupart des femmes exposées ici ont d’abord occupé le rôle de « muse, modèle, maîtresse » d’artistes surréalistes à un moment ou à un autre de leur vie. La Britannique Leonora Carrington a été l’amoureuse du peintre Max Ernst, qui a d’ailleurs illustré ses romans La maison de la peur, 1938, et La dame ovale, 1939. Dans l’édition originale de ses textes, l’éditeur, Henri Parisot, a délibérément choisi de garder dans son intégralité le français cassé de Leonora Carrington, pour en conserver toute la saveur. On parle donc ici d’« une silence profonde », ou d’« une oueil », par exemple. Mais ça n’est qu’une fois exilée au Mexique que Leonora Carrington, dont la vie a inspiré à l’écrivaine Elena Poniatowska le roman intitulé Leonora, mènera vraiment sa carrière de peintre.

Des exclues du mouvement ?

« Je ne pense pas qu’il y ait vraiment eu de femmes membres officielles dans le mouvement du surréalisme, poursuit Mme Oberhuber. Breton accueille quelques belles femmes à son château », sans décliner leur nom, au moment de lancer le premier manifeste du mouvement.

Ces créatrices ont donc été très proches du mouvement surréaliste, se sont inspirées de ses thèmes et de ses valeurs : le rêve, la transe, Éros et Thanatos, le merveilleux, l’écriture à quatre mains.

« Elles ont intégré ces valeurs, mais les ont transposées dans leur manière d’écrire, de peindre ou de dessiner. Souvent, quelques années plus tard, elles se sont dissociées du mouvement ou ont radicalement quitté la France.»

Toutes les oeuvres exposées ont d’abord été écrites en français. Le fait que plusieurs n’aient pas été rééditées les a condamnées à une certaine confidentialité.

L’Université de Montréal en a pour sa part acquis plusieurs grâce à la collection de Gilles Rioux, passionné de surréalisme qui a fait don de ses livres à l’université. D’autres ont été acquises subséquemment sur le marché des livres rares.

L’exposition Le livre surréaliste au féminin : faire oeuvre à deux devrait contribuer à les faire sortir de l’ombre.

Le livre surréaliste au féminin: faire oeuvre à deux

À la Bibliothèque des lettres et sciences humaines de l'Université de Montréal, jusqu'au 4 mai 2018