«L’étrange odeur du safran»: manger épicé dans le Bas-du-Fleuve

Miléna Babin a été révélée en 2014 avec «Les fantômes fument en cachette».
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Miléna Babin a été révélée en 2014 avec «Les fantômes fument en cachette».

Ce qu’il y a de troublant dans cette histoire, c’est son caractère échevelé et broussailleux, mystérieusement cohérent, quelque chose du chaos structuré, qu’un petit tas de stigmates de safran séchés posés pêle-mêle sur une table ou délicatement contenus dans une petite boîte de plastique pourrait parfaitement illustrer.

Mettre le fond et la forme d’une fiction en symbiose avec l’image d’une de ses composantes, le safran. Voilà le tour de force — involontaire ou pas ? — réalisé par Miléna Babin dans L’étrange odeur du safran, récit, étrange lui aussi, qui rapproche des âmes perdues dans le Bas-du-Fleuve sur fond de dépotoir, de safranière, de maladie et de restauration.

Une femme y est en fuite. Elle s’appelle Nil, a un caractère sauvage que la présence à ses côtés d’une renarde partiellement apprivoisée, son animal de compagnie, vient subtilement surligner. Sa trajectoire incertaine va croiser celle de créatures singulières, dont Jacob, restaurateur de la région qui cultive le raffinement dans ses assiettes et l’angoisse maîtrisée d’avoir à vivre dans la séropositivité. Pas une mince affaire dans le Québec des régions de la fin des années 1980 où le coeur de l’action se joue.

La tension du premier contact fait place à cette complicité qui naît parfois chez les êtres abîmés par l’existence et qui devient nécessaire quand il est question de trafic, comme celui du safran, l’une des épices les plus chères du monde, qui se vend près de 1000 $ le kilo. Oui, dans ce monde, le Crocus sativus, comme l’appellent les botanistes, a aussi l’odeur de l’argent qui attise les convoitises, plus que celle qui donne ce côté persan à certaines compositions culinaires.

Miléna Babin a été révélée en 2014 avec Les fantômes fument en cachette — l’histoire d’un triangle amoureux ambigu forcé de vieillir et dans lequel une verveine citronnelle faisait partie du décor. Son écriture se pose, ici encore, avec la même délicatesse sur le détail qu’elle montre, qu’elle dévoile avec chaleur, sensualité, mais toujours dans une sorte d’inachevé, dont profite ici l’énigme de ses personnages se définissant surtout par les stigmates de leurs existences troubles. « Plus son frère [jumeau] était loin, mieux Nil se portait. […] Leur interdépendance avait largement dépassé le col de l’utérus de leur mère. »

Tableau du désespoir inscrit dans la beauté d’un territoire, celui de la région du Bic, à quelques minutes de route de Rimouski, L’étrange odeur du safran sonde avec son style vif et incarné la nébuleuse de la survie, celle de solidarité et des abus. Il le fait aussi en invitant au passage, et sans lien très clair avec le récit principal, une famille de producteurs de safran vivant en Inde.

Mais si le récit expose le charme de ses couleurs, plutôt ambré foncé tirant sur le clair, pourrait-on dire, son odeur au final reste malheureusement un peu fade et fourragère, comme celle émanant de trop de brindilles de quotidiens exposés dans un désordre qui dévoile un parfum pas totalement désagréable, mais qui n’arrive pas à trouver sa mélodie.

Extrait de « L’étrange odeur du safran »

« Pour décrire Nil en un mot, il faudrait qu’il en existe un qui rassemble les qualificatifs envahissante, intrusive et effrontée. Le Petit Robert n’arrive pas à suivre le rythme, il manque de moyens pour répertorier les phénomènes humains de plus en plus tordus qui naissent chaque année ».

L’étrange odeur du safran

★★★

Miléna Babin, XYZ, Montréal, 2018, 200 pages