«La femme de Valence»: face aux ravages de l’anxiété

Son humanisme et sa prose sont d’une incroyable justesse. Annie Perreault offre un premier roman frappant et prometteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Son humanisme et sa prose sont d’une incroyable justesse. Annie Perreault offre un premier roman frappant et prometteur.

L’anxiété, ses interminables insomnies, ses étourdissements impromptus, ses battements cardiaques indomptables, ses souffles courts, cette incessante culpabilité qui vous ronge les tripes… Dans La femme de Valence, Annie Perreault explore avec doigté et sensibilité les conséquences physiques et psychologiques de cet impitoyable mal du siècle.

Avec l’inventivité d’un Knut Hamsun décortiquant la faim ou d’un Alfred Hitchcock s’amusant du vertige, elle donne vie aux démons sournois qui empoisonnent l’existence de ses personnages. À l’aide d’indices inachevés, de mystères irrésolus et de redondances émotionnelles appuyées, elle submerge le lecteur dans une atmosphère étouffante de laquelle, en symbiose avec les héroïnes du récit, il cherchera à s’extirper en tournant résolument les pages vers l’espoir d’une conclusion heureuse.

Claire Halde se prélasse au soleil sur le toit d’un hôtel de Valence, en Espagne, lorsqu’une femme visiblement en détresse, les poignets marbrés de sang, lui demande de surveiller son sac avant d’enjamber la balustrade et de plonger dans le vide.

Dans les pages suivantes se dévoilera toute l’ampleur de cet instant fugace qui bouleversera à jamais l’équilibre de Claire et qui lancera, des années plus tard, sa fille aînée depuis privée de mère sur ses traces.

« Elle pensait à la mort, en proie à des crises d’anxiété à toute heure du jour, s’imaginait mourir d’un cancer dans les trois mois suivants, avait des visions de son corps sous les roues d’une voiture quand elle faisait de la bicyclette, elle craignait les courts-circuits qui feraient flamber la maison pendant la nuit, dans son journal, elle écrivait que c’était sûrement passager, que c’était l’incident de Valence qui s’immisçait dans ses pensées. »

Grâce à un langage précis qui frôle par moments la poésie, la redondance des réflexions autopunitives de Claire, ce martèlement de pensées ressassées inlassablement par un esprit martyrisé, renforce l’angoisse suffocante inhérente à l’oeuvre et offre un contraste paradoxal avec la progression des deux protagonistes en quête de réponses.

Car ce roman est avant tout celui de deux personnages qui refusent l’immobilisme dans lequel les plonge leur culpabilité. « Je sais trop bien que cette course, ce dérisoire effort de courir 42,2 km en moins de quatre heures, ne sauvera rien, ne ramènera pas ma mère, n’expliquera pas l’inexplicable, et pourtant je cours, je cours parce que, comme ma mère, je suis assoiffée, je ne veux pas m’enliser. »

Avec une maîtrise impeccable du rythme, l’écrivaine suit la trajectoire des deux femmes, avançant obstinément vers un inconnu rédempteur. La structure de l’oeuvre, qui divise le parcours de Claire en anecdotes de voyage, et celui de sa fille en kilomètres du marathon de Valence, reflète cette course acharnée.

Son humanisme et sa prose sont d’une incroyable justesse. Annie Perreault offre un premier roman frappant et prometteur, une réflexion intelligente et dosée sur les tourments de l’âme humaine qui force l’introspection en abordant les ravages de l’indifférence et la puissance du dévouement.

Extrait de « La femme de Valence »

« Une autre qu’elle, se torture Claire Halde, aurait peut-être su offrir une meilleure présence, une réponse adéquate, oui, une autre aurait trouvé les gestes, les mots, le bon regard, le regard bon, le sourire accueillant, aurait su faire miroiter un peu d’espoir, un peu de chaleur par l’entremise d’un sourire ou d’une main qui s’appuie au creux du dos, avec la compassion nécessaire ou l’efficacité requise pour protéger cette femme de sa détresse, de l’envie de s’exclure du monde. […] Elle porterait ce secret comme une lacération qui cicatrise vilainement, et cette rencontre de Valence se graverait dans sa tête. Une craquelure dans un vernis jusqu’alors lisse, une tare, un poids, un dégoût d’elle-même, son plus grand échec à vie. »

La femme de Valence

★★★★

Annie Perreault, Alto, Québec, 2018, 216 pages