De la poésie pop bonne comme un hot dog relish-moutarde

Le mot «pop» peut être problématique, parce qu’il réduit certains poètes à leur accessibilité plutôt qu’à la profondeur de leurs vers.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le mot «pop» peut être problématique, parce qu’il réduit certains poètes à leur accessibilité plutôt qu’à la profondeur de leurs vers.

C'est Marjolaine Beauchamp qui, entre les pages de ce journal il y a quelques semaines, disait faire « de la photo polaroïd, de la poésie pop. Mais l’affaire, c’est que trop de gens ont encore peur de ce qui est pop. Pour moi, c’est important de désacraliser la littérature. Une bonne partie de la nouvelle poésie est intéressante précisément parce qu’elle a quelque chose de moins figé ».

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Véronique Grenier

Un rapide coup d’oeil aux sorties de la dernière année témoigne du poids important qu’occupent désormais en librairie des textes accessibles comme L’amour et autres choses plates de Jonathan Doré (L’Oie de Cravan), Les bikinis couleur peau d’Ellie Martineau-Lavoie (Del Busso), Calamine de Mélanie Jannard (L’Hexagone), Chenous de Véronique Grenier (Ta Mère) ou La fin du monde est en osti de Saint-Claude (Stopstopstop éditeur). Il y a quelque chose de moins figé, oui, dans ces livres ayant tous en commun une volonté de sublimer le trivial, un rapport décomplexé à l’oralité, un désir évident de raconter, d’émouvoir ou de faire rire, ainsi que de multiples clins d’oeil à la culture pop.

« Texter / t où / à deux heures quarante-cinq // l’humanité à son plus / vulnérable », écrit l’actrice Charlotte Aubin dans Paquet de trouble (Del Busso), un manuscrit essentiellement rédigé dans son téléphone, mêlant les aphorismes, les blagues, une appartition éclair de Kim Kardashian et de nombreux authentiques flashs de poésie.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Simon Boulerice

« Quand Simon Boulerice est arrivé avec le manuscrit de Géolocaliser l’amour [un roman par poèmes paru en 2016], le côté narratif m’a beaucoup plu et était en phase avec notre façon de raconter des histoires de plein d’autres façons », se rappelle le cofondateur des Éditions de Ta Mère, Maxime Raymond.

La maison renouait alors avec la poésie après en avoir brièvement publié à ses débuts, il y a 13 ans. Son plus récent titre, Dimanche de Jérôme Baril, décrit l’aliénation du quotidien dans une langue minimaliste héritée de Patrice Desbiens, référence majeure de cette nouvelle poésie pop (au sens le plus noble du terme). Évoquons aussi Josée Yvon et le catalogue des Éditions de L’Écrou (fondées en 2009).

Maxime Raymond demeure cependant mal à l’aise par rapport à l’expression « poésie pop », parce qu’« en littérature, on a souvent tendance à diviser les choses entre ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Je crains que pour plusieurs, “poésie pop”, ça sonne comme de la sous-poésie ».

Pour en finir avec l’homogénéité

Bien qu’il n’affectionne pas particulièrement lui non plus les étiquettes, le poète et critique chez Estuaire François Rioux considère d’un bon oeil cette poésie refusant l’hermétisme et revendiquant son accessibilité comme une qualité.

« Oui, dans la mesure où ça peut ramener les gens à la poésie. Je relisais récemment la préface de Pour une poésie impure de Robert Melançon, et il dit que si les gens ne lisent plus de poésie, c’est de la faute aux poètes qui font de la poésie à laquelle on ne comprend rien, sauf si on est poète soi-même. Alors qu’avec ces nouvelles formes face auxquelles il faut quand même demeurer critiques, les gens saisissent les images et l’émotion et vont peut-être aller loin plus après. »

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Stéphanie Roussel

« Le mot “pop” peut être problématique, parce qu’il réduit certains poètes à leur accessibilité plutôt qu’à la profondeur de leurs vers », souligne pour sa part l’auteure et chercheuse Stéphanie Roussel, une spécialiste de la scène des soirées de lecture et des micros ouverts. « Mais ce mot peut aussi nous amener à envisager une poésie moins homogène.

C’est comme si, actuellement, la poésie était un genre en soi qui ne peut pas être subdivisé. Pourquoi n’y aurait-il pas de la poésie de science-fiction, de la poésie de détective, de la poésie dont vous êtes le héros ? » Impossible de sous-estimer la puissance du signal envoyé par la diversification des types de visages — des ouvriers, des étudiants, des piliers de taverne — présents sur la scène des micros ouverts et celle du slam, qui transforment depuis une dizaine d’années l’identité poète telle que traditionnellement conçue. Des acteurs (Fabien Cloutier), des romancières à succès (Sophie Bienvenu) et des cinéastes (Robin Aubert) publient même désormais des poèmes, en ligne ou en recueil.

C’est d’ailleurs en entendant Aubert lire un extrait de son livre Entre la ville et l’écorce à Tout le monde en parle que Jonathan Doré sentira l’appel de l’écriture. « Tu chantes du Piaf à moitié nue au bout de mon lit / Je peux mourir en paix / J’aurai tout vu / On s’affectionne à la lueur du matin / En juillet / Mon linge te va comme un gant », écrit-il dans L’amour et autres choses plates, un livre parfois fleur bleue, mais témoignant aussi d’une palpable et chaleureuse tendresse.

« Le lancement à Montréal était plein à craquer de ses amis : des skateurs tatoués partout qui semblaient mettre les pieds dans une librairie pour la première fois, mais qui ont acheté son livre et même plusieurs autres », raconte par courriel son éditeur Benoît Chaput.

Une poésie décomplexante

« C’est un message fort de dire que n’importe quelle expérience peut être poétisée », observe Stéphanie Roussel au sujet de ces poèmes abordant souvent des sujets en apparence banals. « Il y a présentement une multiplication des types de poésie, qui va forcément rejoindre des publics plus diversifiés. Ces nouveaux lecteurs peuvent ensuite facilement se faire entendre dans un micro ouvert. On peut donc non seulement parler d’une plus grande accessibilité des textes, mais d’une plus grande accessibilité pour ceux qui voudraient devenir auteurs. »

Tous pourront bénéficier de ce décloisonnement, mais surtout d’abord les communautés minorisées, historiquement mises à l’écart par l’écosystème éditorial, pense la chercheuse. « On se dégage d’une idée de la poésie qui pour exister doit gagner des prix, être critiquée, et dont le travail sur la langue et les références devraient traverser le temps », au profit d’une poésie sur laquelle règnent « le plaisir, la référentialité, l’instantanéité, l’intimité, tout ce qui n’est pas célébré par l’institution ».

C’est un message fort de dire que n’importe quelle expérience peut être poétisée

Des valeurs embrassées par les figures de la nouvelle sincérité et de l’intimité radicale comme Daphné B., Marie Darsigny et Maude Veilleux, très influentes sur les scènes des micros ouverts, ou par un iconoclaste comme Baron Marc-André Lévesque, pour qui rien ne mérite pas de devenir poème.

« Pour le lecteur, ce genre de poésie est décomplexante. On n’est pas en train de comparer un conifère à un sentiment lointain que tu n’as pas vécu, plaide Charlotte Aubin. Je suis ouverte à toutes les poésies, mais ça me plaît quand je n’ai pas l’impression qu’on me dit que je suis une tarte lorsque j’ouvre un livre. »