Dany Laferrière, l’immortelle enfance

Entièrement dessiné à la main, le dernier roman de Dany Laferrière détonne dans sa bibliographie.
Illustration: Dany Laferrière Entièrement dessiné à la main, le dernier roman de Dany Laferrière détonne dans sa bibliographie.

Comme ses romans l’ont toujours suivi à la trace, il fallait s’attendre à ce que Dany Laferrière se penche sur Paris. Mais cette fois, l’immortel aborde l’écriture d’une autre manière, laissant le dessin exprimer ce qui attendait son temps. Depuis la France, Dany Laferrière raconte la genèse de ce livre étonnant, porté par une nouvelle forme de liberté.

Ceci n’est pas un livre, aurait peut-être statué Magritte s’il avait pu feuilleter Autoportrait de Paris avec chat. Le tout dernier roman de Dany Laferrière, qui paraît aujourd’hui en librairie au Québec, détonne en effet dans la bibliographie de l’écrivain désormais académicien. Livre de grand format entièrement dessiné de sa main, livre où parle un chat et où revivent dans un humour admiratif les grands noms du Paris littéraire, voilà un éloquent et intrigant théâtre. Surtout quand Dany Laferrière… ne sait pas dessiner.

Ce livre, c’est celui d’un écrivain fatigué. Trente ans après Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière a senti qu’il avait fait le tour de son propre jardin. Ce qui a fait naître le mouvement du dessin, le retour au travail lent de la main, c’est « un grand désir de repos ». « J’avais l’impression que mon cerveau et mon pauvre coeur se fatiguaient de refaire le même tour. Il me fallait un nouveau cocktail pour retrouver ce goût de liberté qui m’a toujours animé, nous écrit Dany Laferrière depuis la France, où il poursuit une tournée promotionnelle qui le ramènera au Québec vendredi. Redevenir l’enfant attentif aux détails et concentré sur l’inutile que je fus. Je n’ai pas beaucoup de flèches dans mon carquois, il me fallait varier la cible. »

Photo: Joel Saget Agence France-Presse Même s'il ne sait pas dessiner, l’écrivain Dany Laferrière s’est tourné vers le dessin pour son plus récent roman.

C’est donc dire qu’Autoportrait de Paris avec chat est venu de loin. Il y a en effet un fort vent d’enfance dans ces entrelacs flamboyants, simplissimes et souvent incertains, tracés au crayon noir et aux feutres de couleur. On sourit aux ratures, aux mots oubliés puis rajoutés au-dessus des phrases — comme si le dessin, source soudainement intarissable, avait pris la pensée de vitesse.

« Je me répète mais, c’est vrai, il m’a reposé. J’ai l’impression de changer brusquement d’époque ou même d’univers », analyse Dany Laferrière, évoquant un ancien ami d’école, quand il avait 10 ans, qui recopiait en entier des livres de classe empruntés à ses amis. « J’avais l’impression de le retrouver même s’il est mort aujourd’hui. Lui le faisait par simple nécessité. Dans mon cas, c’est un luxe, même si nécessaire. »

Des écrivains… et un chat

En changeant de continent pour s’asseoir à la prestigieuse Académie française, en 2013, Dany Laferrière a retrouvé une ville qu’il avait connue en 1983, mais qu’il avait rencontrée bien avant, dans ses rêves de lecteur. C’est ce Paris ancien qu’il remet au monde en mêlant réel et imaginaire. « Paris est inépuisable, confie l’écrivain. Il faut être fou pour oser écrire un livre sur Paris, sauf si secrètement vous écrivez sur une sorte de rêverie qui remonte à l’adolescence. » Il y aura tout de même des apartés à la chronologie tourbillonnante à Port-au-Prince, à Petit-Goâve et à Montréal, ses autres (et premières) maisons.

Premier arrêt du livre : son petit studio près de la gare de l’Est, où cet « obsédé de la fenêtre », animé par une « infernale agitation souterraine », observe la vie de quartier. Mais le noeud de l’affaire tient dans les rencontres qui l’attendent au café, dans les rues, dans tous ces lieux emblématiques de la capitale française. Au moyen d’improbables dialogues, voilà que le fameux Paris littéraire revient à la vie : François Villon, Albert Camus, Léon-Paul Fargue, Boris Vian, Ernest Hemingway, Coco Chanel… On rencontre aussi des étoiles filantes comme le peintre Basquiat, des rocs comme Balzac, évidemment son immortel prédécesseur Hector Bianciotti au fauteuil numéro 2. C’est un grand bal démasqué… mené avec une certaine irrévérence.

« C’est magnifique de leur donner un corps, un coeur et de leur mettre des couleurs. L’impression d’avoir provoqué une rencontre dans un cadre particulier, nous écrit Dany Laferrière. C’est quand même une émotion de voir Montaigne en train de converser avec Borges dans une bibliothèque. » Mais pour ce lecteur qui écrit, comme il lui plaît de se qualifier, ces tête-à-tête sont consécutifs à la lecture, à cette conversation immatérielle qui a déjà eu lieu. « Rassurez-vous, ironise l’écrivain, je ne rêve pas de les rencontrer dans la vie courante. »

Dans cette mise en scène distinguée officie un mystérieux personnage : un chat qui parle, silhouette comique avec trois paires de moustaches, des pattes maigres, un noeud papillon et des yeux ronds comme des billes. « C’est le seul animal qui a domestiqué son maître; d’ailleurs au collier du chat de Cocteau on pouvait lire “Cocteau m’appartient”. S’il est là, ce n’est pas pour me servir de la soupe, statue Dany Laferrière. De plus, il est discret et indépendant, le compagnon idéal pour un écrivain au travail. Il sait quand disparaître. »

Assis devant un litre de vin rouge, posté incognito derrière l’épaule du narrateur ou soudain habillé de costumes hilarants, ce chat va et vient doucement, seul à savoir sonder l’écrivain rompu à la solitude indéniable de la feuille — et de la fenêtre.

Retrouver le présent

De fil en aiguille, Autoportrait de Paris avec chat libère non seulement un souffle heureux de petit garçon, mais aussi un soulagement inattendu. « Je m’amuse comme ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps », déclarera l’écrivain dans un entretien avec son éditeur représenté les mains sur les hanches, quelque peu surpris par la tournure des choses. « Il y a quelque chose que je n’ai jamais trouvé dans l’écriture, glissera-t-il plus loin dans un monologue devant son bureau, et que le dessin m’offre comme une fleur : le présent. »

Ce présent, c’est un monde nouveau, c’est l’absence de cette familière nostalgie, c’est une écriture cursive et inégale enterrée bien loin, bien avant la Remington 22. C’est un nécessaire retour à la main, comme l’écrit Dany Laferrière dans le dernier chapitre éloquemment intitulé « Comment faire ce qu’on ne sait pas faire », qui donne à entrer dans un autre niveau d’émotion. Et si c’était une liberté retrouvée ? « Une nouvelle forme de liberté, je dirais, car ce n’est pas mon genre d’avoir les mains liées. » Maintenant, c’est on ne peut plus clair.

Exposition autour du livre

Afin de célébrer l’univers mis en scène dans Autoportrait de Paris avec chat en même temps que le passage de Dany Laferrière au Québec, la librairie Monet et les Éditions du Boréal proposent une exposition, ayant pour nom le titre du livre, où sera aussi présentée la « bibliothèque idéale » de l’académicien. Du 18 avril au 27 mai à la librairie Monet, vernissage le 18 avril à 18 h 30.

Se perdre entre le livre réel et le livre rêvé

On ne peut ouvrir Autoportrait de Paris avec chat qu’avec délicatesse, comme on ouvrirait un livre ancien. Puis, on constate que pareil livre ne peut avoir été poussé au monde qu’avec une force — et un besoin de sens — hors du commun.

De tous les livres qu’a écrits Dany Laferrière, celui-ci est peut-être le plus personnel, car il s’y met totalement à nu. On y retrouve la même dérision, le même esprit brillant et vif, la même livraison honnête et mystérieuse du soi qui ont fait ses livres jusqu’ici, mais le dessin force le lecteur à une absorption plus brutale. Il faut observer, déchiffrer, chercher l’origine du trait, tourner le livre dans tous les sens. Si le dessin devient parfois illisible, il y a dans la constance des représentations, dans les portraits naïfs parfois impressionnants d’ambition, dans ce chat, aussi, auquel on s’attache finalement, ce qui est essentiel à tout art : l’émotion. Si brute, parfois, qu’on a eu des mouvements de recul.

Comme la chronologie reste diffuse, il arrive qu’on se demande où l’on va, où il va — nombreuses sont les descriptions pointues, qui font parfois figure de pauses. Mais il faut accepter de se perdre entre le livre réel et le livre rêvé, à la manière de Pays sans chapeau. Certains se diront : un tel livre après avoir été élu à l’Académie française, voilà qui ne fait pas très sérieux. Au contraire : ce que raconte Autoportrait de Paris avec chat, c’est la source même d’une oeuvre qui n’en a toujours fait qu’à sa tête.

Autoportrait de Paris avec chat
★★★ 1/2
Dany Laferrière, Boréal/Grasset, Montréal/Paris, 2018, 320 pages