350 ans de fables de La Fontaine

Les fables de Jean de la Fontaine, comme celle du lièvre et de la tortue, ont été apprises par des générations d'écoliers.
Illustration: Jean-Jacques Grandville Les fables de Jean de la Fontaine, comme celle du lièvre et de la tortue, ont été apprises par des générations d'écoliers.

Les fables de Jean de La Fontaine ont 350 ans. C’est en fait le premier tome de ces fables, apprises par cœur par des générations d’écoliers, qui fut publié en 1668. Dans ce premier livre de ce fabuliste quasi sanctifié, on trouve Le corbeau et le renard ainsi que La cigale et la fourmi. Son second tome attendra une décennie pour paraître. Le dernier ne sera connu du public qu’à compter de 1693.

Mais dès ce premier tome, La Fontaine se voit promis à une immense renommée. Son étoile ne pâlira pas. Au Québec, en France, dans toute la francophonie, on en fera un des piliers de la culture publique commune.

De manière générale, explique le professeur Marc André Bernier du Département des lettres de l’UQTR, La Fontaine s’inscrit pourtant dans une vieille tradition de la fable. Il n’est pas en effet le premier à en écrire. Il reprend même à son compte ce qui a déjà été écrit par d’autres, puisant beaucoup dans les fables d’Ésope. Le corbeau et le renard vient de là.

Peut-on aller jusqu’à parler de plagiat ? Non. Plutôt une façon de faire, communément admise alors, en accord avec la volonté de s’élever au-dessus des Anciens, question de voir plus loin qu’eux tout en montant sur les sommets de leurs œuvres. « On considère alors que l’invention doit procéder d’un matériau antérieur. On reprend. On retravaille. C’est ce qu’on pourrait appeler de l’imitation créatrice », résume le professeur Bernier.

À la fin du XVIIe siècle, la manière dont La Fontaine reprend ce fond classique des fables survient dans une volonté générale de dépasser les Anciens sans les oublier. « On cherche alors à concurrencer, en français, les modèles grecs et romains », dit le professeur Bernier. Les références sont renouvelées, pour la gloire d’une culture française qui s’établit. Deux tendances s’affrontent : les partisans de la supériorité du passé se braquent contre ceux qui défendent l’idée de la modernité. La Fontaine se veut officiellement un partisan des Anciens, mais il ne voit pas, dans l’imitation et la révérence que cela suppose, un esclavage propre à déconsidérer l’indépendance de son œuvre et l’avènement des lettres françaises dont il sera une étoile. « Sur le plan de l’histoire des idées, c’est un moment important. »

En 1668, La Fontaine fait campagne pour obtenir un siège à l’Académie française. Toute son énergie est par ailleurs employée à réactiver un patrimoine de l’Antiquité dont il tire les sèves de l’avenir. Si La Fontaine va, comme bien d’autres, s’abreuver aux Anciens, il montre une étonnante capacité à les dépasser et à innover, au point d’apparaître comme un véritable modèle de son époque, qui trouve à tout suggérer plutôt qu’à le décrire.

Un monde de bêtes

Des animaux qui parlent, qui rendent compte de la vie humaine et de ses travers, voilà un procédé vieux comme le monde, surtout au pays de l’enfance. On n’a qu’à penser au succès sans cesse revisité des aventures de Pierre Lapin de Beatrix Potter ou à la propension des caricaturistes, encore aujourd’hui, à user du genre animalier pour représenter la vie sociale et politique. Un des grands succès du caricaturiste Serge Chapleau ne fut-il pas sa représentation du libéral Stéphane Dion en rongeur ?

Le premier tome des fables de La Fontaine a beau être dédié au dauphin du trône, lequel n’a alors que six ans, il n’est pas pour autant voué à être lu par des enfants. La Fontaine écrit d’abord pour un monde d’adultes. Et c’est parce qu’elles constituent un sommet dans la réappropriation des Anciens et qu’on veut transmettre leurs modèles que ces fables vont très vite être enseignées aux enfants. Encore aujourd’hui, nombre de professeurs en mettent quelques-unes au programme d’étude. Ce qui ne va pas sans générer des critiques à propos de cet usage pédagogique.

Une des plus célèbres est formulée par Jean-Jacques Rousseau dans Émile ou De l’éducation (1762). Rousseau fustige le fait qu’on enseigne Le renard et le corbeau aux enfants. « Je demande si c’est à des enfants de dix ans qu’il faut apprendre qu’il y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit ? » Rousseau écrit par ailleurs que suivre les enfants apprenant leurs fables donne tout de suite l’assurance qu’ils en déduisent presque toujours une morale contraire à l’intention de l’auteur, « et qu’au lieu de s’observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres ». En somme, les enfants se moquent du corbeau et affectionnent le renard.

Influences

Dans Les fables du Nouveau Monde (2015), Michel Fournier, de l’Université d’Ottawa, a bien montré que le développement de la tradition de la fable dans la culture de langue française au Canada doit beaucoup à la pénétration des œuvres de La Fontaine que l’on fait apprendre par cœur. Des générations d’élèves ont été pétries par cet apprentissage qui fait de ces fables le solfège préalable aux accords d’un grand chant culturel. De ses fables, on se servira pour enseigner la lecture, le bon usage de la langue ainsi que la littérature.

Dès le milieu du XVIIIe siècle, on trouve les œuvres de La Fontaine au programme de l’enseignement des Sulpiciens au collège de Montréal. Dans cet esprit, plusieurs autres fabulistes vont être enseignés très tôt au Québec. Lucie Desjardins, professeure de littérature à l’UQAM, enseigne toujours les œuvres de La Fontaine. Au Devoir, elle signale qu’on trouve aussi d’autres fables à l’étude. Celles d’un admirateur de La Fontaine, Houdar de la Motte, sont présentes dans un manuel québécois de 1796. Pamphile Le May et Robert Choquette, parmi bien d’autres écrivains d’ici, vont eux aussi s’adonner au genre, sous l’influence de La Fontaine. Sans parler de Jacques Ferron, dont la malice amusée tire beaucoup de la fréquentation des fables.

Combien d’injonctions morales ou politiques sont encore conduites à partir des règles de vie illustrées par les écrits de La Fontaine ?

Cet enracinement profond donne des fruits innombrables dans la culture populaire. Et parfois, la filiation apparaît étonnante. Ainsi est-ce dans l’œil des lettres qui forment le nom de La Fontaine qu’on voit en partie se dessiner l’œuvre d’un Félix Leclerc, lequel se montre en « lièvre à deux pattes » dans Moi, mes souliers, son livre le plus célèbre. Dans Félix Leclerc troubadour, un film de 1958 réalisé par Claude Jutra, on découvre même ceci d’absolument étonnant à propos de l’influence de La Fontaine sur Félix Leclerc. Voici le chanteur qui pose chez lui devant une lettre de métal, un « E ». Il avoue à la caméra l’avoir un jour volé sur le tombeau de Jean de La Fontaine. « C’est le “E” qui vient du tombeau de Jean de La Fontaine, au Père-Lachaise à Paris. J’étais avec des amis français un après-midi. On est allés se promener au cimetière. Et puis ce “E”, tout branlant dans le plomb… je me suis permis de le mettre dans ma poche. Que la Ville de Paris m’excuse. Mais il est ici en sûreté. Et on le traite avec grand respect. »