«Certains souvenirs»: le charme de la banalité

Judith Hermann
Photo: Andreas Labes Fischer Verlag Judith Hermann

Judith Hermann s’intéresse à l’imperceptible magie de l’instant présent, à la subtilité des moments décisifs qui chamboulent l’existence sans laisser de traces. Ses nouvelles, inversement à la plupart de ses contemporains, ne surprennent pas avec un élément déclencheur ou un quiproquo inattendu, et ne se concluent jamais sur un deus ex machina désorientant. Entre ses mains, la banalité devient un magistral instigateur de créativité.

Certains souvenirs réunit 17 récits qui s’attardent à un moment en apparence anodin dans la vie de protagonistes dont le passé et l’origine demeurent inconnus ou implicites : des enfants déchargent un camion dans une ferme, un couple adopte un bambin alors qu’un autre, en voyage à Odessa, cherche une chambre pour la nuit, deux femmes se retrouvent après des années sans contact.

Avec une acuité et une empathie curieuse, Hermann explore la complexité et la labilité des relations humaines. À travers les non-dits et une touche de mélancolie, elle raconte le potentiel d’une rencontre, la puissance d’un regard, la nature insaisissable de l’amour et l’effet destructeur du temps.

Le recueil, plutôt inégal, dégage peu d’émotions et suscite par moments une impression de monotonie et de redondance. Chaque nouvelle est un point de suspension en soi, sans passé et sans avenir, qui renferme son lot d’incertitudes et laisse au lecteur le soin de s’interroger et d’imaginer le dénouement. Alors que certains personnages imprègnent l’esprit, plusieurs ne retiennent guère l’attention et sont vite oubliés.

On referme Certains souvenirs avec une impression d’incomplétude, comme si on avait échoué à en décoder les silences et à en révéler les mystères, comme si, tel que le temps, il avait filé entre nos doigts sans qu’on puisse en saisir l’entièreté. Comme quoi l’essentiel est ineffable et exige de regarder un peu plus loin que le bout de son nez.

Extrait de « Certains souvenirs »

« J’ai envie d’y arriver, dit Deborah. J’ai envie d’une table qui soit mise sur trois. Philipp est assis à côté d’elle et la regarde parler — chercher ses mots, se triturer les mains, faire tourner son alliance, une femme dans un état de détresse extrême […] Deborah n’est pas tournée vers lui, elle a les genoux repliés contre son buste et regarde le sol, elle lui est étonnamment et totalement étrangère. Elle est nu-pieds, il regarde ses pieds nus. Il prête l’oreille après coup à la manière dont elle a prononcé le mot envie, dont elle l’étire. Il se représente une table mise pour trois personnes. La lumière sur la table, qui tombe à l’oblique sur la table, le blanc éblouissant de la nappe. »

Certains souvenirs

★★★

Judith Hermann, traduit de l’allemand par Dominique Autrand, Albin Michel, Paris, 2018, 179 pages